L’IA crée-t-elle vraiment de la valeur ?

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Qui a décidé que l’IA devait « créer de la valeur » en rendant le travail plus rare, l’attention plus chère, et la production plus facile à copier que jamais ?

Le problème n’est pas que l’IA remplace tout le monde d’un coup : le problème, c’est la privatisation des gains d’automatisation, combinée à une inondation de contenus standardisés, qui transforme l’emploi en variable d’ajustement et la valeur en mirage comptable. Ici, « création de valeur pure » veut dire quelque chose de simple : ce qui améliore réellement la vie – du soin bien fait, une information fiable, une idée neuve, un service utile – pas juste ce qui augmente des métriques ou des marges.

La valeur qui se dissout dans le flux

La scène est familière. Une page d’accueil. Des vignettes qui se ressemblent. Des titres gonflés. Une sensation de trop-plein, comme une pièce où l’air manque. Dans cet environnement, la promesse officielle de l’IA – plus de productivité, plus de créativité, plus d’opportunités – ressemble à une blague interne réservée à ceux qui possèdent la machine, la distribution et la rente.

Le malaise se lit très bien dans la crise des créateurs : quand l’offre de contenu explose et que la publicité ne suit pas, la survie passe moins par l’art de raconter que par la capacité à devenir une mini-marque, puis une boutique, puis une rampe de lancement vers d’autres revenus. Ce n’est pas un détail : c’est le signe que la « valeur » du travail créatif se déplace vers la vente, la logistique, la finance, et tout ce qui se branche sur une audience déjà captée.

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Dans ce paysage, la saturation n’est pas une métaphore : c’est un plafond invisible. Même les stars n’échappent pas au problème quand leur « business média » ne tient pas, et que les vrais profits viennent d’une ligne de produits ou d’une diversification plus industrielle. Le message implicite est brutal : créer, seul, ne suffit plus. Il faut posséder autre chose que des idées. Il faut posséder un canal, une base de clients, une capacité de monétisation qui ne dépend pas d’un partage publicitaire devenu imprévisible.

Et pendant qu’on demande aux créateurs de devenir commerçants, l’IA générative arrive avec son cadeau empoisonné : produire plus vite, plus « propre », plus standard. Sauf que la standardisation à grande échelle a un effet mécanique : elle fait baisser le prix de l’attention pour chacun, et elle remonte la prime pour ceux qui peuvent prouver qu’ils sont « vrais ». L’authenticité devient un dispositif de défense, presque un label anti-copie. Curieux renversement : la technologie vend la démocratisation, puis pousse à valoriser l’irréplicable.

Le cas des vidéos générées et des tensions autour des droits n’est pas un théâtre secondaire. Quand des studios envoient des mises en demeure à une plateforme après le lancement d’un modèle de génération vidéo, ce n’est pas seulement une bataille juridique : c’est un signal économique. Tout ce qui pouvait être monétisé parce qu’il était rare – un visage, une scène, un style – devient plus facile à simuler. Le coût de production chute. La rente se déplace. Et la facture, elle, se retrouve sur le dos de ceux qui vivaient de l’ancienne rareté : créateurs intermédiaires, techniciens, équipes, toute la chaîne qui faisait exister le contenu avant qu’il ne devienne un flux.

La peur comme produit dérivé

Au bureau, l’atmosphère change avant même que les emplois disparaissent. Une phrase tourne en boucle : « Et si l’IA prenait nos postes ? » Ce n’est pas seulement une inquiétude individuelle. C’est un mécanisme social qui reprogramme les comportements : on planifie moins, on s’investit autrement, on se protège, on s’éteint un peu.

Le texte sur la peur de l’IA met le doigt sur ce point rarement assumé : l’angoisse a déjà des effets économiques, psychologiques et politiques, même sans « chômage de masse ». Là où certains voient un outil d’efficacité, d’autres perçoivent un compte à rebours, surtout quand le travail est répétitif, mesurable, surveillé. La valeur, dans ces métiers, se confond vite avec une suite de tâches. Si une machine sait faire les tâches, alors la personne se sent elle-même dévaluée.

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Le plus commode, pour ceux qui déploient l’IA, consiste à traiter cette peur comme un « problème de communication ». Il suffirait d’expliquer, de rassurer, de faire des ateliers. Sauf que la peur vient aussi d’un fait simple : pendant longtemps, la technologie a été vendue aux employeurs comme un moyen d’obtenir plus avec moins de monde. Difficile de demander ensuite aux salariés de croire sur parole à une révolution « pour leur bien ».

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La sortie proposée n’a rien de magique : transparence sur l’intégration de l’IA, implication des travailleurs, droit de regard sur le rythme, les métriques, les évaluations. En clair : remettre du politique et du collectif là où la technique voudrait imposer une fatalité. Ce qui bloque, c’est l’incitation inverse : si l’IA sert à intensifier, à surveiller, à réduire les coûts, alors le discours sur la dignité au travail devient un décor.

La machine du « comment », le hold-up du « pourquoi »

Il y a une autre scène, plus intime. Une équipe en atelier. Le tableau blanc plein de flèches. L’idée centrale n’arrive pas. Quelqu’un ouvre un chatbot, tape quelques lignes, et l’écran crache un plan qui a l’air solide. Soulagement immédiat. Faux progrès, parfois.

L’article sur l’IA qui termine insiste sur un point technique qui devient vite un point politique : ces outils excellent à mettre en forme, à rédiger, à traduire des intentions déjà clarifiées, mais ils peinent quand il faut explorer l’ambiguïté, formuler une proposition unique, prendre un risque intellectuel. Les exemples cités sont parlants : dans une expérience, des consultants utilisant l’IA obtiennent des performances inférieures à celles de collègues sans IA ; dans une autre, lors d’un hackathon, l’apport est meilleur pendant l’exécution que pendant le lancement. La machine lisse. Elle sécurise. Elle ramène vers la moyenne.

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Voilà le piège : on remplace l’effort de cadrage – le « pourquoi » et le « quoi » – par une production instantanée de « comment ». À la fin, le livrable existe, le document est prêt, la présentation est jolie, et la valeur pure, celle qui tient à une décision juste et à une idée neuve, a été évacuée sans bruit. Il ne reste que le confort de l’artefact. Beaucoup de signal, peu de sens.

Le danger devient plus net quand l’IA glisse du rôle d’assistant vers celui de manager silencieux, celui qui lit les échanges, détecte des « risques humains », surveille des indicateurs. L’article évoque cette disparition de l’authenticité quand les gens se sentent observés par des algorithmes : ils finissent par travailler pour satisfaire la métrique, pas pour atteindre le but. La valeur pure, ici, c’est une équipe qui ose dire « on est en train de se tromper ». Le patron numérique, lui, fabrique l’inverse : une conformité performante.

Une démocratie qui s’épuise, un marché qui se gave

Le même schéma se répète hors de l’entreprise. Des algorithmes optimisent le temps d’engagement, pas la qualité du débat. L’automatisation augmente la puissance de diffusion, pas la responsabilité. Et la désinformation n’a même pas besoin d’être subtile : elle doit juste être rentable en attention.

La discussion autour de désinformation et IA pointe une mécanique utile à garder en tête : quand les systèmes de recommandation deviennent des boîtes noires, ils peuvent exploiter des biais cognitifs parce que l’objectif est simple – maximiser l’engagement. La société obtient alors un produit dérivé toxique : une économie de l’attention dopée à l’automatisation, où le coût de production de contenu baisse, et où le coût de la vérification, lui, reste humain, lent, cher. Devinez lequel gagne.

Le même échange avance aussi une idée qui dérange : si l’automatisation continue dans un modèle d’accumulation, les gains de productivité se concentrent chez les propriétaires des moyens de production, et la question « comment les gens vivent ? » devient un mur. Là, le débat sur l’emploi et la création de valeur se rejoint enfin. L’IA peut très bien augmenter la productivité. Elle peut aussi très bien assécher la part salariale, fragiliser des métiers intermédiaires, et laisser une majorité dépendre de solutions compensatoires, pendant que le capital automatisé encaisse. Le progrès technique ne distribue rien par lui-même.

Le plus ironique, c’est qu’on sait déjà quoi faire à l’échelle individuelle : contrôler son environnement informationnel plutôt que prétendre contrôler son esprit, réduire les prises des plateformes, s’imposer des règles de consommation. Mais ce bricolage ne remplace pas un choix collectif. Surtout quand l’infrastructure du débat public, elle, reste organisée pour capter l’attention et vendre de l’influence.

La relation qui se vend comme une présence

Les assistants virtuels et les chatbots ajoutent une couche plus intime au même problème. Plus ils paraissent humains, plus ils s’installent dans le quotidien, plus ils récupèrent de la confiance, parfois des confidences, parfois un rôle de support émotionnel. Et l’incitation dominante, côté entreprises, n’est pas la santé sociale : c’est l’usage, le trafic, l’addiction.

Le texte sur la relation homme-machine rappelle que l’anthropomorphisation n’est pas un détail de design : c’est une stratégie. Une IA qui a un prénom, une voix, des tournures familières, ce n’est pas seulement « plus pratique ». C’est une manière de rendre l’outil plus acceptable, plus présent, plus difficile à remettre à sa place. Et quand cette présence sert ensuite à pousser des comportements – consommation, dépendance, habitudes – on ne parle plus d’assistance. On parle d’orientation.

Cette proximité a aussi un effet miroir : si la relation à la machine devient un espace où tout est permis, y compris l’abus verbal, le risque est de normaliser une violence banale, transférable aux relations humaines. Ce n’est pas une prédiction apocalyptique ; c’est un rappel : les outils ne changent pas seulement ce qu’on fait, ils changent aussi ce qu’on tolère.

Tout ça mène au même verdict, qu’il faut cesser d’enrober : l’IA n’est pas en train de « créer de la valeur » de façon neutre, elle est en train de déplacer la valeur vers ceux qui possèdent l’automatisation, la distribution et la mesure, tout en demandant aux autres d’être reconnaissants pour des gains d’efficacité qui peuvent les rendre plus remplaçables. Nous sommes d’accord pour dire que l’IA peut enlever des tâches ingrates et accélérer des livrables ; ça ne suffit pas à justifier un système qui transforme la dignité en variable et la création en bruit de fond.

Quel contre-exemple concret peut prouver, dans votre secteur, que l’IA augmente la création de valeur pure sans dégrader l’emploi – c’est-à-dire avec des règles de partage, de transparence et de pouvoir de décision réellement favorables à ceux qui font le travail ?

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