Dystopie ou utopie ? Pour Kevin Kelly ce sera la protopie

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Dystopie ou utopie ? Pour Kevin Kelly ce sera la protopie
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Lorsqu’on envisage certains futurs possibles pour l’humanité, on entre facilement dans deux familles de scénarios : utopique ou dystopique. Finalement un peu simplistes comme catégorisation.

Utopie, Dystopie

Les utopies sont des visions idéalisées d’une société parfaite. Le mot vient du grec qui signifie “en aucun lieu”, donc un endroit qui n’existe pas, car lorsque des humains imparfaits tentent d’atteindre la perfection – personnelle, politique, économique et sociale – ils échouent. L’histoire des tentatives de mise en pratique d’idées utopiques est parsemée de désastres humanitaires, conflits et nations en ruine. De quelques expériences communautaires relativement inoffensives, aux sectes qui termine en suicide collectif en passant par l’Union soviétique et la Chine communiste de Mao qui ont été catastrophiques, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais également de l’autre côté du paysage politique avec le fascisme et le nazisme. Toutes les tentatives à grande échelle pour atteindre la perfection politique, économique, sociale et même raciale, ont abouti à des génocides, des dizaines de millions de personnes assassinées par leurs propres États ou tuées lors de conflits avec d’autres perçus comme bloquant la route vers l’utopie.

Voilà ce qu’il se passe lorsqu’on élève les intérêts du groupe au-dessus des intérêts de l’individu et lorsque les gens sont traités comme des moyens pour atteindre un but plutôt que comme des buts en eux-mêmes. Le fait que nous soyons humains a une valeur en soi selon le philosophe Emmanuel Kant. C’est un de ses impératifs catégoriques. Et quand on ne respecte pas ce principe, l’histoire nous prouve que l’on court tout droit à la catastrophe.

La protopie comme alternative

Au lieu de l’utopie ou de la dystopie, pensez à la protopie, un terme inventé par le futuriste Kevin Kelly, créateur du magazine WIRED. C’est l’idée d’un progrès qui évolue de manière incrémentale où chaque décennie est mieux que la précédente, mais pas de beaucoup – juste un petit peu. Presque tous les progrès en technoscience, politique et éthique sont de nature protopique. Bien qu’il puisse y avoir quelques cracks sur la chaussée, comme les guerres mondiales du 20e siècle, l’histoire humaine possède cette caractéristique protopique dans bien des domaines.

Un tel progrès protopique incrémental est ce que nous voyons dans la plupart des technologies. Chaque année, de nombreuses technologies deviennent un petit peu plus optimisées, plus fiables, et plus performantes. L’automobile est un bon exemple. Dans les années 60-70, il y avait déjà des voitures avec direction assistée, freins assistés et climatisation, qui étaient à la pointe de la technologie à l’époque. Au fil des décennies, les voitures sont devenues plus confortables, plus intelligentes et plus sûres, non pas à bond de géant, mais progressivement. Nous ne sommes pas passés de la 2 CV à la voiture autonome en un claquement de doigts. Au lieu de cela, nous avons obtenu des améliorations cumulatives de plusieurs décennies menant aux voitures intelligentes d’aujourd’hui, avec leurs ordinateurs de bord et leurs systèmes de navigation, leur châssis et leur carrosserie en métal composite, leurs connexions wifi et leurs moteurs électriques et hybrides.

Et ce n’est pas que dans la dimension technologique. Ce que les gens ont fait pour atténuer la guerre, abolir l’esclavage, mettre fin à la torture et à la peine de mort, élargir le droit de vote, propager la démocratie, défendre les droits civils et les libertés, légaliser le mariage homosexuel et protéger les animaux et l’environnement sont de nature protopiques. Il est surprenant de voir combien de progrès moraux peuvent être réalisés en ne faisant que quelques petits pas vers le haut. Et il reste bien sûr de nombreux pas à faire.

Lorsque l’on ajoute tous ces progrès protopique, on arrive à une amélioration de la civilisation humaine de quelques %. Mais nous ne le voyons pas. Sauf rétrospectivement, car c’est une amélioration de, disons 1% dans le monde qui est submergée par toutes les mauvaises nouvelles dans les news et les réseaux sociaux. Il est donc difficile de voir une amélioration globale de 1% en moyenne. Pourtant, si nous continuons à améliorer la civilisation de quelques %, nous avons quelque chose de significativement positif sur le long terme. Et je précise que la plus petite unité de mesure pour comparer les époques n’est pas l’année, mais la décennie voir même le ¼ de siècle. Si on compare 2020 avec 2019, difficile d’y voir une protopie. Comme je l’ai dit, il y a quelques cracks sur la chaussée. La courbe du progrès, si une telle chose existe, peut fluctuer, mais en prenant du recul, elle reste en croissance.

Ceci dit, une protopie n’est pas forcément linéaire. Il y a aussi l’accélération exponentielle qui touche de nombreuses technologies. Notamment lorsqu’elle repose sur du numérique. Comme on l’a vu dans cette article. Mais même en étant exponentiel, ça reste invisible aux yeux des gens. Avez-vous remarqué que la récente PlayStation 5 a à peu près la puissance de calcul du superordinateur le plus puissant au monde en l’an 2000 ?

Alors il faut bien préciser qu’une protopie ne possède pas un caractère inéluctable. Ce n’est pas quelque chose qui a été mis en mouvement par une divinité. Ce n’est pas une loi de la nature. Et ce n’est pas non plus tout rose bonbon. Une protopie contient aussi de nouveaux problèmes. Pourtant d’une manière générale, on préfère se retrouver dans la nouvelle situation avec ses nouveaux problèmes plutôt que revenir à l’ancienne. En fait, il est impossible de se trouver dans une position où les problèmes ne surviennent pas. Mais tous les problèmes sont solubles, si tentées que les solutions soient permises par les lois de la physique.

Peut-on donc conclure que le temps qui passe est créateur de progrès. C’est en tous cas un des fondements de la philosophie des lumières, mais elle entre en conflit avec une autre idée que l’on peut défendre : le fait que le temps qui passe est corrupteur. L’entropie inéluctable de l’univers et des systèmes entraîne une dégradation et donc nous suivons une trajectoire négative. Mais selon le philosophe du 17e siècle Francis Bacon :

L’innovation technologique est ce que l’homme doit faire, pour compenser la corruption de la flèche du temps.

Cependant, on sait ce que l’on fait. Mais on ne sait pas ce que fait ce que l’on fait. Comme le disait le poète et philosophe Paul Valery. Ce qui veut dire qu’on arrive rarement à prédire les conséquences des choses que l’on fait. Le réchauffement climatique est un parfait exemple. Lorsque James Watt et ses compagnons perfectionnaient la machine à vapeur, ils savaient précisément ce qu’ils faisaient. Mais ils ne pouvaient pas savoir que tout le charbon brûlé dans le processus entraînerait une augmentation des températures de la planète après quelques siècles.

Selon Emmanuel Kant :

Croire au progrès, c’est accepter de sacrifier du présent personnel au nom d’un futur collectif.

C’est d’autant plus vrai aujourd’hui avec la crise environnementale dont nous avons la responsabilité, voir même l’impératif moral de résoudre ou du moins d’apporter des solutions. Nous pouvons résoudre les problèmes de notre impact négatif sur l’environnement si nous soutenons les forces de la modernité qui nous ont permis jusqu’à présent de résoudre les problèmes, y compris la prospérité sociale, l’émancipation des femmes dans les pays en voie de développement, les marchés économiques judicieusement réglementés, la coopération et coordination internationale et des investissements dans les technosciences.

Le futur sera-t-il une protopie ?

L’histoire humaine prend la forme d’une protopie, mais est-ce que le futur sera protopique? Il existe certaines forces en mouvement qui, tel un tsunami, ont un fort potentiel de s’abattre sur les rives du futur. Ces forces possèdent la particularité de radicalement transformer la trajectoire de l’avenir. L’intelligence artificielle générale en est un des meilleurs exemples. Notamment avec le concept d’explosion d’intelligence qui pourrait survenir si une IA est capable d’entrer dans une boucle d’autoamélioration récursive. Selon certains scénarios, les améliorations de son architecture cognitive et matérielle seront extrêmement rapides, ce qui de notre point de vue se traduira par des progrès fulgurants et non progressifs. Le résultat pourrait être très positif ou très négatif. Le terme singularité technologique est souvent utilisé pour définir ce scénario, bien qu’il ait plusieurs variantes comme on l’a vu précédemment. Les risques existentiels et catastrophiques sont typiquement des forces qui peuvent rompre complètement la flèche de l’histoire humaine. On ne pourrait guère parler de protopie après un holocauste nucléaire. Et le réchauffement climatique est un défi de taille qui entre en collision avec la protopie.

Personnellement, lorsque j’utilise le terme utopie, je le considère comme synonyme de désirable. Ou plutôt un ensemble de caractéristiques désirables. Et une dystopie, un ensemble de caractéristiques indésirables. Mais j’ai bien conscience que c’est se détourner de la définition originale du terme. Les utopies n’ont pas de place sauf dans l’imagination, parce qu’elles sont fondées sur une théorie idéaliste de la nature humaine – une théorie qui suppose, à tort, que la perfection dans le domaine individuel et social est une possibilité. Au lieu de viser cet endroit inaccessible où tout le monde vit en parfaite harmonie pour toujours, nous devrions plutôt aspirer à un processus d’avancement progressif par étapes vers des futurs désirables. Le terme protopie me semble donc plus pertinent et plus réaliste lorsqu’il s’agit d’envisager l’avenir.

Même si le monde s’améliore de façon incrémentale, sous forme de protopie, il n’empêche que dans 50, 100, 500 ans, il va tendre vers le méconnaissable. Comme l’a dit Arthur C. Clarke, l’un des auteurs de science-fiction les plus renommés :

Si nous avons appris une chose de l’histoire de l’invention et de la découverte, c’est qu’à long terme – et souvent à court terme – les plus audacieuses prophéties semblent profondément conservatrices.

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