Frankenstein, reflet de notre époque moderne ?

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Pourquoi Frankenstein continue-t-il de nous regarder droit dans les yeux, comme si le roman parlait moins d’un monstre que de notre époque elle-même ? La question n’est pas seulement celle de la création, mais celle de la destination imposée à ce qui est créé. Donner la vie, est-ce ouvrir un monde de possibles, ou assigner une fonction et exiger qu’elle soit tenue ? La résonance du livre de Mary Shelley, aujourd’hui et demain, se loge dans cette tension-là : la promesse d’un progrès qui libère, et la tentation de fabriquer des êtres – ou des corps, ou des identités – pour qu’ils obéissent à un projet qui n’est pas le leur.

Ce qui rend le récit durable, c’est sa manière de déplacer l’horreur. L’angoisse ne vient pas d’un éclair dans la nuit, mais d’une relation : un créateur qui refuse d’assumer, une créature qui demande une place, et une société qui ne sait que faire d’un vivant qui ne correspond pas. C’est un drame de responsabilité, mais aussi un drame du temps. La vie y surgit comme une accélération, alors que la sagesse, elle, demande de la lenteur : apprendre à répondre à ce qu’on a mis au monde, accepter que l’autre échappe, et reconnaître que la finitude n’est pas un défaut à corriger mais une condition à habiter.

Le droit de ne pas servir

La figure de la « fiancée » cristallise cette tension avec une brutalité particulière, parce qu’elle porte une double contrainte : être vivante, et être destinée à quelqu’un. Dans le roman de 1818, le Dr Frankenstein consent à fabriquer une compagne, puis la détruit avant qu’elle puisse exister, par peur qu’elle se reproduise ou devienne trop puissante. Ce geste, au cœur de la fable, raconte une panique devant un corps féminin supposé incontrôlable, et la volonté de reprendre la main en effaçant l’avenir. Cette logique d’effacement se prolonge longtemps dans les adaptations, où la créature féminine reste absente, marginale, ou réduite à un accessoire narratif. Le fil se tend alors jusqu’au cinéma, où l’image fait de ce refus une scène, un cri, un rappel : vivre n’est pas la même chose qu’être assignée.

La culture populaire a retenu un symbole : la Bride qui apparaît à l’écran, puis refuse. Le détail est décisif, parce qu’il renverse le récit. Elle n’est plus seulement une conséquence de l’expérimentation, elle devient un sujet qui dit non à la place qu’on lui a préparée. Cette histoire de réinventions successives, de la Bride de James Whale aux relectures plus explicites, met en scène une autonomie arrachée à la narration elle-même, comme si le personnage se battait autant contre son créateur que contre le scénario qui le capture. La lecture féministe de cette trajectoire éclaire le présent : une société peut produire des formes de vie, des rôles, des normes, mais elle ne peut pas décréter l’intériorité. L’enjeu est raconté avec précision dans cette histoire cinématographique de la Bride, où le refus devient un langage.

Les relectures récentes durcissent encore la question : et si la « fiancée » cessait d’être l’objet d’un pacte masculin pour devenir l’agent de sa propre expérience ? Dans Lisa Frankenstein, la position s’inverse et la figure féminine prend le rôle de la scientifique qui ranime un homme victorien. Poor Things, de son côté, pousse plus loin la zone trouble entre consentement, pouvoir et construction de soi, dans un décor rétrofuturiste qui ressemble à une mémoire réinventée : le passé y sert à parler du présent. La créature Bella y négocie sans cesse entre ce que son corps signifie pour les autres et ce qu’elle décide d’en faire, y compris sexuellement, sans entrer confortablement dans les catégories d’exploitation ou d’émancipation. La promesse du prochain film The Bride!, où Jessie Buckley répond « juste la Bride », prolonge ce déplacement : se nommer, c’est refuser d’être possédée par un titre.

Le futur qui se dessine derrière ces récits n’est pas seulement technologique. Il est moral. La question « peut-on créer ? » se double de « que doit-on à ce qu’on crée ? ». C’est exactement ce que Mary Shelley rend insupportable : le moment où le créateur se dérobe, où l’invention devient abandon. La science-fiction, quand elle résonne, ne prédit pas tant des objets qu’elle dramatise des dilemmes, et Frankenstein reste un cas d’école parce qu’il met en scène un geste irréversible. Certains aiment lire ces romans comme des antennes tournées vers demain, et l’idée traverse des sélections de romans de science-fiction “prédictifs” où Frankenstein apparaît justement comme une histoire qui pressent le débat autour des corps transformés. Ce qui nous semble pertinent, c’est moins le côté prophétique que la lucidité : l’éthique arrive toujours après la puissance, sauf si on l’invite volontairement avant.

Frankenstein parle aussi de mémoire, et c’est peut-être là que sa modernité devient plus aiguë. La créature n’est pas née d’une enfance, mais d’un assemblage : elle entre dans le monde sans passé vécu, avec un passé greffé. Or l’humain se construit par continuité, par récit, par reconnaissance progressive. Quand cette continuité est coupée, il reste une conscience qui cherche des repères, parfois avec violence. Les adaptations qui insistent sur le corps recousu, sur la cicatrice visible, rappellent une chose simple : la technique laisse des traces, et ces traces finissent par devenir une identité sociale avant d’être une identité intime. Le temps de la science est souvent un temps de la performance, alors que le temps du sujet est celui de l’apprentissage, du deuil, du consentement, du regret. Entre les deux, l’aliénation s’installe vite.

Le récit, enfin, oblige à regarder la liberté comme une pratique plutôt que comme un slogan. La Bride, surtout dans ses versions où elle crie et refuse, ne réclame pas un « droit abstrait » ; elle réclame la possibilité concrète de choisir un avenir qui ne soit pas un service rendu. C’est aussi pour cela que son absence dans certaines adaptations reste significative : effacer la créature féminine, c’est parfois éviter la question la plus embarrassante, celle de l’autonomie d’un être fabriqué pour une autre fin que la sienne. À chaque époque, Frankenstein change de masque, mais il garde ce noyau : une création qui oblige à redéfinir ce qu’on appelle une personne, et une société qui hésite entre accueillir et contrôler. L’histoire ne cesse de rappeler que l’on devient responsable dès qu’on rend possible une vie.

La résonance pour notre époque et pour le futur se joue peut-être là, dans cette recherche de sagesse que la puissance seule ne sait pas produire. Mary Shelley n’offre pas une morale prête à l’emploi ; elle installe un vertige, puis demande au lecteur de tenir ce vertige sans le résoudre trop vite. Le monstre, au fond, n’est pas l’être cousu de morceaux, mais l’idée qu’un vivant puisse être pensé comme un moyen. Si les futures « créations » – qu’elles soient biologiques, mécaniques ou sociales – exigent une leçon de Frankenstein, elle tient dans une vigilance : écouter la voix de ce qui a été fait, surtout quand cette voix contredit le projet initial. Et vous, jusqu’où irait votre responsabilité si une création, un jour, vous disait calmement qu’elle refuse de servir ?

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