Grief Tech : La vie éternelle pour un clone virtuel ?

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Grief Tech : La vie éternelle pour un clone virtuel ?
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Perde une personne qui nous est chère, être en deuil, commémorer les morts, des sentiments qui font partie des expériences humaines les plus communes. C’est une part triste et inévitable de la condition humaine … tant que nous serons mortels, cela va sans dire, mais si nous ne le sommes plus, alors peut-être qu’on parle de post-humain et … je m’égare.

Mais le deuil pourrait prendre des directions vraiment étranges dans les décennies à venir, car les morts pourraient ne plus être si morts que ça !

Le deuil, une part de la condition humaine

Les plus anciens sites funéraires découverts remontent à l’ère du Paléolithique, avec notamment la grotte de Qafzeh en Israël, où ont été trouvés les restes d’Homo sapiens datant d’environ 100 000 ans. Mais il pourrait y avoir des sites funéraires encore plus anciens qui n’ont pas encore été découverts ou identifiés.

On pourrait dire que le geste d’enterrer les morts marque le premier signe que quelque chose s’est passé dans le cerveau des hominidés, marquant un tournant vis-à-vis du reste du règne animal. Peut-être aussi avec l’art rupestre dont les traces les plus anciennes remontent à 64 000 ans. De là à penser que ces deux éléments ont émergé à peu près en même temps ? Peut-être. Ce serait lié à la capacité d’abstraction de l’esprit humain qui semble unique. Mais attention de ne pas avoir une interprétation trop anthropocentrée. Certains animaux, tels que les éléphants et les primates, ont été observés se livrant à ce qui parait être un comportement rituel autour des restes d’individus décédés, ce qui suggère une certaine forme de conscience de la mort.

Toute fois, nous sommes surement les seules à concevoir une continuité d’existence après la mort. Ces anciens sites funéraires indiquent non seulement que nos ancêtres avaient conscience de la mort, mais également la possibilité d’un au-delà. Ce qui explique pourquoi des objets étaient déposés avec les restes.

En effet, il me semble qu’il n’y a absolument aucune culture ancestrale qui ne possède pas de représentation de la vie après la mort. Aucune qui s’est dit : Okay, on vit, on meurt, fin de l’histoire. Non, à chaque fois, on trouve un récit sur l’au-delà qui varie grandement, mais qui garde la notion fondamentale de continuité d’existence.

De là est née la théorie de la gestion de la peur qui stipule que la prise de conscience de notre propre mortalité peut créer un sentiment de terreur existentielle qui, à l’échelle collective, tribale ou culturelle, a donné naissance aux croyances d’une vie après la mort. C’est un mécanisme de défense psychologique. Bien sûr, les personnes religieuses rejettent cette explication et réduire les religions et la spiritualité à une peur de la mort semble simpliste, voire condescendant.

Alors pourquoi je parle de tout ça ? Ah oui, le deuil.

Un nombre grandissant de startup s’attaque à cette part difficile de l’expérience humaine en proposant des solutions tout droit sorties d’un épisode de Black Mirror. Mais littéralement ! L’épisode 1 de la saison 2 en l’occurrence.

Conversation avec les morts

Les personnes présentes lors des funérailles de Marina Smith, décédée à l’âge de 87 ans en juin 2022, ont dû être surprises lorsqu’elle est apparue sur un écran holographique pour répondre à des questions. Pour recréer virtuellement Marina, l’entreprise californienne StoryFile a utilisé 20 caméras pour la filmer, en train de répondre à environ 250 questions. Ces données ont ensuite été introduites dans un logiciel qui a recréé sa représentation virtuelle après sa mort, ainsi qu’un programme qui génère ses réponses de façon interactive. Ce qui est appelée une vidéo conversationnelle. (Utilises des passages de cette video)

Ainsi, lors des funérailles, son fils a pu discuter en temps réel avec la version virtuelle de sa mère et les participants ont même eu la possibilité de poser eux-mêmes des questions. Aujourd’hui, il est possible de faire la même chose en utilisant n’importe quel appareil avec une caméra et un microphone.

On voit le potentiel de ce genre d’application non seulement pour les funérailles qui deviennent un peu plus joviales, mais également pour garder une sorte de version virtuelle d’un proche décédé. Les petits enfants peuvent stocker la grand-mère sur leur téléphone et on peut imaginer créer un endroit commémoratif dans la maison où le défunt peut converser avec nous, tout comme on peut ouvrir un album de famille poussiéreux de temps en temps.

L’application HereAfter fait quelque chose de similaire. Elle se veut comme un interview virtuel dans le but de préserver une part d’un individu. Vous vous enregistrez en train de répondre à une tonne de questions et une IA synthétise votre voix puis organise vos réponses dans une base de données. Ce qui donne la possibilité de converser par texte ou audio avec un proche, une fois la mort de ce dernier.

Ça peut mettre mal à l’aise, mais au final, j’imagine que lorsque la photographie a été inventée, certain ont dû être horrifiés à l’idée de capturer le portrait d’une personne et la regarder ensuite après sa mort ! Encore plus avec l’apparition des premiers films. Tout cela est complètement normal aujourd’hui. La conservation des comptes des réseaux sociaux des personnes décédées est un phénomène plus récent, mais il prend également de l’ampleur. Il y aurait jusqu’à 30 millions de comptes Facebook appartenant à des défunts et d’ici à la fin du siècle, il y aura plus de comptes mort que de vivant… si Facebook existe toujours, ce qui est peu probable.

Tant HereAfter que StoryFile se concentrent sur la préservation de l’histoire de la vie de l’individu, plutôt que de proposer une nouvelle conversation. En ce sens, ce sont des sortes de biographies interactives. Les réponses à une question donnée sont identiques chaque fois que vous la posez, ce qui les rend génériques. Mais c’est sur le point de changer.

Clones virtuels

De nos jours, grâce à la puissance des larges modèles de langage, il est envisageable de personnaliser un GPT-4 d’OpenAI ou un LaMDA de Google pour le faire ressembler de manière plus précise à une personne en particulier, en l’alimentant avec de nombreux textes écrits par cette dernière. On peut prévoir que l’IA sera formée sur les données que l’individu a générées en ligne. Cela permettra de prédire ce que cette personne répondrait à une question donnée de manière ouverte et spontanée, plutôt que de suivre un script préenregistré.

En réalité, nous sommes beaucoup plus prévisibles que nous ne le pensons, et une IA suffisamment puissante pourrait nous modéliser avec une précision terrifiante, créant ainsi un clone numérique qui imite la personne. Cette tendance sera encore plus prononcée avec l’émergence d’assistants personnels qui sauront ce qu’on fait, ce qu’on dit, ce qu’on mange, notre style de vie, nos préférences et notre parfum de glace préféré. Moi, j’aime bien le parfum coconut.

Alors bien sûr, comment ne pas s’inquiéter de la sécurité de ces données. Raconter les détails de sa vie pour que nos arrière-petits-enfants puissent en apprendre plus sur leurs ancêtres, c’est sympa. Mais les répliques numériques peuvent contenir des informations personnelles sensibles, telles que des conversations, des images et des vidéos, qui peuvent être utilisées à mauvais escient. Il est donc crucial de protéger la vie privée et la sécurité des personnes concernées.

Pareil en ce qui concerne les questions de consentement. Tout le monde n’est pas à l’aise avec l’idée d’avoir une version numérique d’eux-mêmes, même si cela est destiné à être utilisé par des proches. Surtout que la création d’un clone virtuel peut se faire avant même qu’une personne ne décède, ce qui ouvre une boite de pandore de casse-tête éthique et légale. Je n’aimerais pas apprendre que des personnes utilisent ma réplique virtuelle !

Avoir une réplique virtuelle d’un proche décédé accessible par abonnement à 15 euros par mois révèle un autre problème. L’économie du deuil ! On peut y voir un côté pervers de tenter de monétiser la mémoire des gens, voir carrément le deuil et le chagrin d’un décès. Honteux ! Mais quand on voit le prix d’une pierre tombale et l’économie prédatrice de la fin de vie déjà existante. Il n’y a rien de nouveau !

Soulager le deuil ou l’empirer ?

En 2016, Eugenia Kuyda a construit un chatbot de ce type après la mort de son ami Roman, en utilisant ses conversations textuelles. Elle a trouvé que c’était un moyen extrêmement utile de traiter son deuil, et elle parle encore au chatbot de Roman aujourd’hui, en particulier autour de son anniversaire par exemple. Cette expérience l’a conduit à fonder la startup Replika qui propose des compagnons virtuels. Fictifs pour le coup, pas des clones.

Il y a une profonde tendance humaine à vouloir se souvenir de ceux que nous aimons et qui nous ont quittés. Nous pressons nos proches de noter leurs souvenirs avant qu’ils ne soient engloutis par les abysses de l’oubli. Après leur départ, nous affichons leurs photos sur nos murs. Nous commémorons leurs anniversaires en visitant leurs sépultures, parlant avec eux comme s’ils étaient encore en notre compagnie. En général, ils ne répondent pas…

Selon Erin Thompson, une psychologue spécialisée dans le deuil, certaines personnes trouvent que le fait d’entendre la voix de leurs proches décédés peut contribuer au processus de deuil. Par exemple, il n’est pas rare que les gens écoutent les messages vocaux de leurs proches disparus. Dans cette optique, un avatar virtuel avec lequel vous pouvez avoir des conversations plus élaborées pourrait être une ressource précieuse pour rester en contact avec un être cher et faciliter le processus du deuil.

Cependant, il faut être prudent vis-à-vis de ces technologies du deuil. Ces clones virtuels ne peuvent capturer qu’une petite partie de quelqu’un, et ils ne remplacent pas les relations humaines. Il est important pour une personne en deuil de se rappeler de ne pas accorder trop d’importance à la technologie. Au bout du compte, le deuil est un passage et pas un état permanent. La douleur doit laisser place à une acceptation. Les clones virtuels permettent surement de faciliter cette transition, mais ils pourraient également empêcher de passer à autre chose et lâcher prise.

Le cimetière de demain

Les cimetières de demain seront peut-être peuplés par tout un tas de réplique virtuelle des défunts alimentés par l’IA. Un gros bordel. Imaginez s’ils commencent à devenir autonomes, discutent entre eux et se prennent la tête au milieu des pierres tombales.

On pourrait même envisager qu’internet se retrouve hanté par les IA chatbot des défunts ! Le gros bordel ! Il y a quand même un aspect que je trouve intéressant, c’est le bénéfice sociétal d’avoir des clones de personnalité qui ont, d’une manière ou d’une autre, marqué leur époque. Si on avait aujourd’hui un simulacre de Marie Curie ou Isaac Asimov, peut-être que leur réplique, bien qu’imparfaite, aurait réussi a capturé une part de leur “je ne sais quoi” qui pourrait servir dans les questions actuelles. Aux hasards, que penserait Alan Turing de GPT 4 par exemple ?

Aujourd’hui, être enterré sous un arbre dans la forêt ou jeté à la mer pour rejoindre le cycle du vivant est assez compliqué. Il y a évidemment des raisons sanitaires. Bruler les gens le long de la rivière comme en Inde peut poser problème en matière de contamination, c’est pourquoi il faut obtenir des autorisations auprès de la commune, etc. J’ai toujours trouvé triste l’idée du cercueil en métal de 10 cm d’épaisseur. Qu’on se soit autant éloigné du recyclage naturel organique. Je trouverais ça super si les cimetières du futur sont des forêts citadines où chaque arbre pousse sur les restes d’une personne six pieds sous terre. Devant se trouve un petit bouton qui active un hologramme d’un clone virtuel de la personne en question afin d’avoir une petite conversation. Accessible bien sûr que par mot de passe.

Certains futuristes imaginent même, que l’information numérique sous forme de 0 et 1 qui constitue un clone virtuel, pourrait être stocké dans les 4 lettres de l’ADN CGTA.

Et ce n’est pas si science-fiction que ça ! En 2019, toutes les pages anglaises de Wikipedia (environ 16GB) ont été stockées dans des brins d’ADN par la startup Catalog.

À partir de là, tenez-vous bien ! La réplique numérique d’un défunt serait littéralement stockée dans l’ADN de l’arbre qui pousse sur les restes du corps du même défunt, servant de compost humain ! Il y a une certaine poésie dans cette symbiose. Une bonne excuse pour ceux qui aiment parler aux arbres. Et cette fois-ci, les arbres vous répondront !

Mais bon, je fantasme surement.

Que pensez-vous de tout ça ? Est-ce que ça vous fait flipper ? Un autre exemple de la technologie qui aliène le monde ? Ou c’est plutôt sympathique, une façon comme une autre de garder la mémoire des défunts, voire de les maintenir dans la vie des futures générations bien après leur mort ?

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