Peut-on encore croire en l’activisme aujourd’hui ?

À quoi sert l’activisme quand la désillusion devient si brutale qu’elle fait perdre foi en l’humanité ? La question paraît abstraite, mais elle se pose dans des corps fatigués, des familles déplacées, des communautés qui attendent justice, et des citoyens qui oscillent entre indignation et renoncement.
Un même tiraillement traverse beaucoup de récits contemporains : le besoin d’une forme de justice, ici et maintenant, et la crainte que le monde ne rende cette quête vaine, ou même destructrice pour celles et ceux qui s’y engagent. Chercher de la sagesse, dans ce paysage, consiste moins à choisir un camp qu’à comprendre ce qui abîme l’espérance, et ce qui peut la rendre praticable dans la durée.
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Les promesses : réparer le monde, se réparer soi
La promesse de l’engagement, c’est d’abord une manière de refuser l’anesthésie. Face à ce qui paraît injuste, agir remet de l’ordre intérieur : on se dit que la violence du monde n’a pas le dernier mot, que l’histoire peut encore être infléchie, que la dignité n’est pas négociable. Cette promesse ne vient pas forcément d’un grand récit héroïque ; elle naît souvent d’un travail patient, presque artisanal, où la justice ressemble à une accumulation de petites victoires.
Une vie comme celle de Wayne Atkinson, telle qu’elle est racontée dans son parcours d’activisme, met justement en avant une logique de long terme : « grignoter », persévérer, accepter qu’un mouvement avance puis recule, tout en gardant le cap sur l’autodétermination. L’idée est simple, mais exigeante : la justice n’est pas seulement une réparation symbolique, c’est du pouvoir qui change de mains, des ressources qui suivent, une capacité réelle d’une communauté à décider pour elle-même.
Dans ce type de récit, l’activisme n’est pas une posture, mais une relation au temps. On y entend une mémoire qui ne se contente pas de commémorer : elle sert à se situer, à transmettre une continuité, à dire que les générations précédentes n’ont pas seulement souffert, elles ont organisé, formulé, insisté. Quand une lutte s’inscrit sur des décennies, la justice cesse d’être un événement à obtenir ; elle devient une pratique à maintenir, avec ses moments de répit, ses retours à « la base », et ses reprises de souffle.
Cette promesse a aussi une dimension éthique très concrète : elle protège contre la tentation du cynisme. Le cynisme se présente comme une lucidité, alors qu’il agit souvent comme une dispense d’agir. À l’inverse, l’engagement rappelle qu’une société se juge à ce qu’elle fait des vies vulnérables, et pas seulement à ce qu’elle proclame. La quête de justice devient alors une manière de rester « humain » au sens plein : capable de responsabilité, de lien, de loyauté envers ce qui dépasse l’intérêt immédiat.
Les coûts : quand la réalité abîme la foi
Le prix de l’engagement, pourtant, n’est pas une simple fatigue. Il peut prendre la forme d’une humiliation répétée, d’un mur administratif, d’une hostilité sociale qui réduit la personne à un problème. Quand la justice passe par des institutions qui demandent de « prouver » son histoire, de découper une existence en pièces recevables, le coût devient intime : il s’inscrit dans la façon dont on se voit, et dans la confiance qu’on accorde aux autres.
Dans les trajectoires décrites autour des luttes Yorta Yorta, la confrontation au droit et à ses catégories n’est pas seulement une défaite stratégique ; elle produit une blessure durable. La logique judiciaire peut transformer une revendication de reconnaissance en épreuve d’endurance, où des décennies d’efforts se heurtent à des décisions qui semblent renvoyer une communauté à l’invisibilité. Même lorsque la lutte continue, quelque chose se perd : la sensation que le monde « écoute », l’impression que l’équité est accessible sans y laisser une part de soi.
Le même basculement se retrouve, autrement, dans l’expérience de personnes déplacées par la guerre, la persécution ou la peur. Un projet de recherche sur l’installation de personnes issues de parcours réfugiés dans des villes et des bourgs d’Australie régionale, présenté dans des récits d’installation, part d’un constat qui dérange les débats simplistes sur la migration : beaucoup d’histoires parlent de bienvenue, d’appartenance, de bénéfices réciproques, tout en laissant voir des fractures très concrètes.
Le tableau est double, et il tient justement à ce que la désillusion n’efface pas le besoin de justice. Dans cette enquête, des personnes disent se sentir en sécurité, vouloir rester sur le long terme, apprécier une vie plus calme. Elles décrivent une sociabilité quotidienne qui, parfois, agit comme une réparation. Une phrase revient, particulièrement forte : perdre espoir en l’humanité, puis retrouver une manière de se dire « humain ». La justice, ici, n’a rien d’un concept ; elle ressemble à un salut dans la rue, un travail trouvé, un permis de conduire, une maison qui transforme une présence tolérée en existence légitime.
« Je veux vivre dans un endroit tranquille […] un endroit calme et paisible où je n’ai pas à gérer le bruit, la pollution et tout ça […] Je suis très heureux à Mildura […] C’est très calme, petit et charmant […] En fait, j’adore. »
Le coût réapparaît dès que les conditions matérielles manquent. Trouver un logement peut devenir difficile, les transports publics peuvent être irréguliers, l’accès à certaines études peut se compliquer. Une part importante des répondants dit avoir subi des discriminations raciales, souvent dans des lieux ordinaires comme le travail ou les transports. La désillusion, dans ces cas-là, ne vient pas d’une « grande catastrophe » : elle vient de petites exclusions répétées, de regards qui soupçonnent, d’une peur projetée sur des familles nombreuses, d’un racisme qui s’autorise parce qu’il pense ne pas être observé.
« C’est comme une bouffée d’air frais : ils veulent travailler, faire des heures supplémentaires, apprendre de nouvelles compétences […] sans ces gars-là, votre [entreprise] est à l’arrêt complet. »
Ce second extrait dit aussi autre chose : même quand l’accueil est réel, il reste fragile s’il se limite à l’utilité économique. Être « nécessaire » à une économie locale n’équivaut pas à être reconnu comme égal. On peut contribuer, faire tenir une équipe sportive, permettre à une école de rester ouverte, et sentir malgré tout qu’une partie du regard social attend une preuve permanente de gratitude et de discrétion. Le coût moral de cette condition tacite est élevé : il maintient la personne dans une position où l’appartenance peut être retirée, comme un avantage révocable.
Ce qui tient : la sagesse d’un optimisme conditionnel
Une sagesse possible commence par un refus du tout ou rien. Le monde n’est ni un bloc pourri qu’il faudrait incendier, ni un mécanisme qui irait spontanément vers le mieux. La quête de justice gagne en solidité quand elle accepte que l’amélioration soit lente, et que le mal puisse être spectaculaire. La temporalité compte : la violence fait irruption, le progrès s’accumule. Cette dissymétrie fabrique une impression d’effondrement permanent, même lorsque des indicateurs de fond s’améliorent.
Regarder ces tendances ne guérit pas les blessures, mais cela peut empêcher une erreur fréquente : confondre désillusion et vérité totale. Certaines lectures du progrès social mondial rappellent que des reculs existent, mais que des avancées mesurables ont aussi eu lieu sur la santé, la sécurité, l’éducation ou la pauvreté extrême. La sagesse, ici, n’est pas l’optimisme comme tempérament : c’est l’effort de distinguer ce qui va mal de ce qui s’améliore, pour ne pas saboter l’envie de réparer.
Cette posture demande une discipline intérieure. Reconnaître la désillusion, sans en faire une identité. Nommer la colère, sans en faire une boussole unique. Se protéger de l’addiction aux mauvaises nouvelles, sans se raconter d’histoires. Cela suppose parfois de revenir à des gestes simples : retisser du lien local, apprendre le fonctionnement des institutions pour mieux les forcer à tenir leurs promesses, créer des espaces où l’on peut se reposer sans trahir la cause. Dans le récit de Wayne Atkinson, la capacité à « revenir au camp de base » après un choc ressemble à une écologie de l’engagement : si la lutte doit durer, il faut une façon de durer.
Le rapport au temps change alors. L’activisme cesse d’être une course à la pureté ou à l’urgence permanente. Il devient une forme d’héritage, où l’on accepte de ne pas « voir » la justice complète de son vivant, tout en travaillant à rendre la suite plus possible. Cette perspective n’efface pas la finitude, elle l’intègre : la mort, la mémoire, la transmission ne sont plus des défaites, mais des éléments de la continuité humaine. C’est une manière de rester debout quand le monde semble trop lourd, sans se mentir sur son poids.
Reste une question de fond : que cherche-t-on exactement quand on dit « justice » ? Une punition, une réparation, une égalité réelle, un lieu où vivre sans peur, une reconnaissance qui ne se marchande pas. Plus la réponse est claire, plus l’engagement a des chances de ne pas se dissoudre dans le ressentiment. Ce point paraît évident, mais il est souvent négligé quand la désillusion prend toute la place : on ne sait plus ce qu’on veut construire, seulement ce qu’on refuse.
La quête de sagesse, finalement, consiste peut-être à tenir ensemble deux fidélités : la fidélité à la douleur qui rend l’injustice insupportable, et la fidélité à l’idée que l’humanité n’est pas réductible à ses pires comportements. Cette tension ne se résout pas une fois pour toutes ; elle se travaille, jour après jour, dans la façon de parler, de voter, d’accueillir, de contester, de réparer. Et vous, qu’est-ce qui vous aide à continuer à chercher de la justice sans perdre foi en l’humanité ?
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