Le jour de la transition

Partie 2/2 de la série artiste
Présence adulte recommandée
FULL HD
Fiction • 7 minutes
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artiste
  • Partie 01
  • Partie 02

Tandis que je marche dans un long couloir rouge éclairé par mille néons, une extrême nervosité bouillonne au plus profond de mon corps. Des gouttes de sueur perlent de mon front comme de la glace fondant au soleil. Je bois la moitié de ma bouteille d’eau, prend une grande inspiration et m’arrête devant l’imposante porte d’entrée. Une femme bien habillée se tient sur le pallier. Elle regarde un écran holographique affichant la liste des participants.

Je ne souhaite qu’une chose, passer la présentation au plus vite et être fixé. L’assistante en face de moi me sourit, voyant bien l’état émotionnel dans lequel je me trouve.

« Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, c’est avant tout votre choix qui compte » me dit-elle.

Je réponds d’un simple hochement de tête accompagné d’un petit sourire du coin des lèvres.

Mon nom s’affiche sur la liste en clignotant : Carl Anderson. La porte s’ouvre aussitôt et l’assistante me fait signe d’entrer dans la pièce.

J’entre dans une salle ressemblant à un auditorium. Une dizaine d’individus bien habillés se trouvent devant moi. Je fais mine de ne pas être impressionné tandis que je m’avance au milieu du présentoir. Le moment est venu. Je me redresse comme si un marionnettiste tirait sur mes ficelles et commence : « Bonjour à tous. Je me souviens de l’excitation qui vibrait en moi à l’approche de mes 18 ans ! Il y avait bien sûr de nombreuses possibilités pour mon futur. Mais finalement, il n’y a qu’une seule question qui compte : Rester ou Transitionner. »

Quelques membres dans la salle prennent des notes sur leur tablette, mais la plupart restent concentrés, me regardant droit dans les yeux sans un seul clignement de paupière.

« Mes parents ont choisi de rester. Il faut dire qu’ils se sont rencontrés dès leur 16 ans. Le coup de foudre comme on dit. Et ils ont souhaité faire un enfant avant le jour de la Transition. Ce qui est de plus en plus rare comme vous savez ! Mais résultat, plus possible de choisir. Et je me suis retrouvé avec des … parents. La plupart de mes amis sont élevés dans les établissements spéciaux. Du coup, je me suis toujours senti un peu comme … l’exception. Pas que je regrette, après tout c’était génial, mais on se sent quand même différent. Durant toute mon enfance, ils ont tenté de me convaincre de ne pas partir. On a fait le tour du monde, vu les plus beaux paysages de la planète. La Lune, et même Mars pour mes 14 ans. Sans parler de toutes les activités qu’ils m’ont fait faire. Aujourd’hui, je comprends pourquoi. C’est évident. Ils voulaient me montrer la beauté de la réalité. J’ai quand même hésité un peu, je dois bien l’avouer. Il y a forcément des questions éthiques qui se posent. À 17 ans, j’étais sûr que j’allais choisir la Transition, jusqu’à cet attentat. Vous savez, cette attaque des « éveillés » contre un des serveurs. Ces terroristes ! Je les déteste, aucun respect pour ceux qui ont fait leur choix ! N’empêche, ils m’ont foutu les jetons et j’ai commencé à hésiter. Et puis, la semaine dernière, j’ai reçu l’invitation. Mes parents l’ont eu avant moi pour être exacts. Et ils me l’ont caché. Je ne sais pas si je pourrais leur pardonner. Heureusement que le protocole prévoit l’envoi d’un conseiller. Résultat aujourd’hui, j’ai 18 ans et je me présente devant vous pour ce jour de la Transition avec une incertitude. Je comprends que vous attendez une réponse. Que c’est la norme. Mais je ne sais pas quoi faire. Rester ou Transitionner ! ».

Les membres de l’auditoire se regardent, avec étonnement chez les uns, consternations chez les autres. L’un d’eux finit par prendre la parole : « Vous devez nous donner votre décision jeune homme. »

– Je sais que c’est la règle, répondis-je aussitôt. Mais je ne suis pas sûr. Comment voulez-vous que je le sois !
– Mon garçon, dit une femme en se levant. Chaque citoyen, à ses 18 ans, doit choisir s’il désire vivre le reste de son existence dans la réalité ou être transféré dans une simulation. En l’absence de réponse claire et évidente, vous resterez dans la réalité. Ne faites pas l’erreur de vous priver de ce choix, ou vous risquez de le regretter toute votre vie. »

J’essaye de trouver mes mots. De réfléchir vite, peser le pour, et le contre. Quelques secondes pour décider de ce qu’il adviendra du reste de ma vie. Est-ce que le monde réel a plus de valeur qu’une simulation ? C’est ce que j’ai toujours cru. Mais assurément, je pourrais ressentir un immense bonheur dans une simulation. Si j’aime quelque chose, est-ce vraiment important si c’est réel ? Je n’ai pas envie de plonger dans un monde artificiel fabriqué de toute pièce. Mais si on m’informait que toute ma vie, mes amis, mes proches, n’était qu’un de ces mondes… je ne voudrais pas en sortir pour autant.

« – Nous n’avons pas toute la journée, s’exclame un autre juge. Des dizaines d’autres personnes vont venir après vous. Le planning est chargé aujourd’hui.
– Okay, très bien ! Finis-je par dire sous la pression. Je vais choisir la Transition !
– Bien. Nous prenons note de ce choix. Carl Anderson sera transféré lors de la session numéro 7. Je vous prie d’emprunter la porte à votre droite pour passer à l’étape suivante : Les paramètres de la simulation. Merci. »

Je me dirige vers la porte en question. Ma bouche est sèche. Ai-je parlé trop vite ? Et si je regrettais ce choix ? J’essaye de vider mon esprit de toute cette confusion avant d’entrer dans la pièce suivante.

Une vive lumière blanche éblouit mes yeux comme si les murs étaient faits de lumière. Une voix s’adresse soudain à moi : « – Bonjour Carl. Content de savoir que vous avez choisi la Transition. Je suis là pour vous aider à configurer votre prochaine vie. Mettez-vous à l’aise. »

Une chaise s’élève du sol. Avec une certaine appréhension, je m’approche et m’assois. La voix continue : « – Tout d’abord, selon l’analyse de votre vie, nous avons établi une simulation correspondant à vos traits, désirs, rêves et centres d’intérêt. Vous êtes libres de la rejeter complètement, ou seulement certains aspects. Avez-vous des questions ?
– Êtes-vous une personne ? Demandais-je. Je veux dire un humain ?
– Si vous n’êtes pas en mesure de le savoir clairement, alors je ne vois pas en quoi cela importe. »

Même si je suis sûr que c’est une intelligence artificielle, je n’en fais pas mention.

« – Votre simulation par défaut est la suivante, annonça la voix. Vous êtes un artiste extrêmement influant dans le Venise du 16e siècle. Vos peintures se font remarquer à travers l’Europe et la haute noblesse souhaitent vous engager. Des remarques jusqu’à présent ?
– La Renaissance est effectivement ma période historique préférée, mais j’aimerais plutôt vivre au 15e siècle. Et pas seulement en tant que peintre. Non, plutôt un artiste total comme Léonard De Vinci. Et à Florence, pas Venise.
– C’est noté. À 21 ans, vous rencontrez la femme de votre vie. Elle est physiquement basée sur votre actrice favorite : Stéphanie Jovoda. Des remarques jusqu’à présent ?
– Hum… en faite, j’ai une préférence pour Isabella Rosso depuis quelque temps. Et j’aimerais avoir 2 enfants. un garçons et une fille.
– C’est noté. À l’âge de 25 ans …
– Stop ! Le reste, je ne souhaite pas le savoir.
– Vous avez la possibilité de configurer tout le reste de votre simulation. Une fois transféré, vous ne vous souviendrez plus de votre vie actuelle. Des faux souvenirs de votre enfance jusqu’à l’age de 18 ans vous seront implantés et votre vie simulée sera perçue comme parfaitement imprévisible. En d’autres termes, vous n’aurez absolument aucun moyen de savoir que vous vivez selon un scénario prédéfini par vous-même.
– Oui, je sais tout cela. Mais j’ai entendu certaines rumeurs parlant d’un bug. Certains transférés auraient eu des sortes de réminiscence. Ils se sont souvenus des détails qu’ils ont paramétrés et ont ainsi vécu le reste de leur simulation dans la folie. Sachant tout ce qui allait leur arriver.
– Des rumeurs infondées perpétrées par les groupes anti-transition. N’ayez aucune crainte Carl.
– Je ne souhaite pas prendre le risque. Écrivez le reste !
– C’est légalement impossible Carl. Seul le sujet de la simulation est en droit de paramétrer sa vie, aucun organisme externe ne peut interférer, ni même influencer son choix au-delà des suggestions basées sur vos préférences.
– Okay très bien j’ai compris, laissé le reste de ma vie à des variables aléatoires. J’imagine que c’est possible non ?
– Oui, c’est noté. Dès votre mort, nous nous retrouverons pour paramétrer une autre vie. En attendant, veuillez vous rendre à la porte, devant vous, pour procéder au transfert de conscience. Vous recevrez également une initiation à la transition, et vous y trouverez toutes les réponses aux questions que vous vous posez. »

Une porte apparait au milieu du mur, là où il n’y avait que du blanc. Je me lève doucement de la chaise pour marcher en direction de ma prochaine vie. Chaque pas que j’emprunte est comme de petits adieux au monde réel.

Florence – 1452.

Dans une chambre magnifique tapissée de mille couleurs brodées à la main, un tableau se trouve à moitié peint au centre de la pièce. Allongé sur le lit, j’ouvre les yeux.

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