Selon certains penseurs, technologistes et auteurs de science-fiction, la numérisation de la conscience sur un support artificiel pourrait devenir une voie vers la transcendance des limites biologiques telles que les maladies, la vieillesse et forcément la mort. Personnellement j’aime beaucoup vivre donc le faire plus longtemps ça ne me dérange pas du tout et je n’adhère pas à l’argument que la mort donne du sens à la vie. Les gamins de 6 ans qui jouent au foot par un bel après-midi d’été ne s’amusent pas, car ils savent qu’ils vont mourir dans 90 ans. Mais bon, est-ce que c’est une bonne idée ? L’humanité doit-elle défier la mort ? On ne va pas vraiment se poser les questions éthiques de numérisation de la conscience dans cette vidéo ni entrer en détail sur la faisabilité de fabriquer une telle technologie.

On peut noter toutefois que la tâche semble être un tout petit peu moins du domaine de la science-fiction que par le passé grâce aux avancées dans la recherche sur l’intelligence artificielle, les neurosciences et les interfaces cerveau-machine.

Le cerveau moyen d’un humain contient 86 milliards de neurones avec des trillions de synapses qui s’échangent de l’information. C’est l’objet le plus compliqué que l’on connaisse dans tout l’univers. Mais cela n’empêche pas certains chercheurs d’essayer de dresser une carte numérique des connexions cérébrales. Cela a déjà été réalisé pour le ver microscopique c.elegans qui contient seulement 302 neurones. Plus facile c’est sur, mais c’est une démonstration de faisabilité. La prochaine étape est de cartographier le cerveau d’une mouche, puis d’une souris et ensuite un singe pour arriver jusqu’à l’humain. Cela peut paraître une tâche insurmontable, mais tout comme l’était le séquençage du génome qui a connu une croissance exponentielle si bien que là où certaines personnes pensaient que ça prendrait un siècle, ça a pris un peu plus de 10 ans.

Mais la question centrale de la numérisation de la conscience c’est au final : qu’est-ce qui est transféré ? Et on entre dans le problème de l’identité débattu depuis des millénaires par les philosophes de tout bord, à savoir qu’est-ce qui fait que je suis moi. Plusieurs théories ont été proposées et elles ont été bien résumées dans un article de Tim Urban que je reprends donc dans les grandes lignes :

La théorie du corps :

Ce que je suis c’est ni plus ni moins que mon corps. Probablement le plus intuitif et le premier qui nous vient en tête. Mais c’est aussi la théorie qui s’effondre la plus vite. Si vous vous faites amputer d’un bras ou d’une jambe, est-ce que vous êtes toujours vous ? Oui c’est évident. Okay, et que se passe-t-il si un savant fou remplace tous vos organes par des organes synthétiques, même la peau ? Même si c’est tordu, vous êtes toujours vous. Si nous sommes notre corps, il faut expliquer comment ça se fait qu’on reste nous, alors que chaque atome de notre corps change au cours du temps si bien qu’aucun de mes atomes aujourd’hui n’est le même que ceux qui constituait mon corps il y a 20 ans. Ou alors peut-être que je suis mon ADN. Mais les jumeaux ont exactement le même, pourtant ils sont deux personnes différentes. La théorie du corps n’est pas terrible pour expliquer la nature du “Moi”.

La théorie du cerveau :

Peut-être que nous ne sommes pas notre corps, mais notre cerveau. Et pour en avoir le coeur net, imaginons que le savant fou greffe votre cerveau dans la boîte crânienne d’une autre personne, disons Elon Musk. Lorsque vous vous réveillé de cette opération, vous serez choqué de voir le visage d’elon musk dans le miroir, mais au bout du compte, vous serez toujours vous. Donc, contrairement à vos autres organes, qui peuvent être transplantés sans changer votre identité, lorsque votre cerveau se retrouve dans la boîte crânienne d’Elon Musk, ce n’était pas une greffe de cerveau – c’était une greffe de corps. Vous vous sentiriez toujours vous, juste avec un corps différent. Pendant ce temps, votre ancien corps ne sera pas vous, ce sera Elon Musk. La théorie du cerveau affirme que peut importe ou se trouve le cerveau, vous serez au même endroit, même s’il est dans le crâne de quelqu’un d’autre. Mais il reste quand même quelque question. Est-ce que c’est dans tout le cerveau que réside ce que je suis ? Ou juste une partie ? Quelques neurones ? Peut être que ce n’est pas le cerveau en tant qu’organe qui importe, mais ce qu’il contient, et c’est ce qu’affirme la prochaine théorie.

La théorie de l’information :

Décidément le savant fou est vraiment acharné puisque cette fois-ci, il ne va pas greffer votre cerveau, mais effacer complètement le cerveau d’Elon Musk, puis copier l’information de chacun de vos neurones, et enfin les injecter dans le cerveau vide d’Elon Musk. Lorsque vous vous réveillez, vous êtes dans le corps d’Elon Musk. Mais votre cerveau est physiquement toujours dans votre corps original. Pourtant, je pense qu’on peut dire que vous êtes toujours vous. La théorie de la mémoire de l’identité personnelle du philosophe John Locke suggère que ce qui fait que vous êtes vous c’est la mémoire de vos expériences. Selon la définition de Locke, le corps d’Elon Musk dans ce dernier exemple reste vous, même s’il ne contient aucune partie de votre corps physique, pas même votre cerveau.

Cela semble être jusqu’à présent la théorie la plus convaincante. Et vu que l’on parle d’information, on se rapproche du monde de l’informatique et donc, de la numérisation de la conscience. Après tout, si l’information que contiennent les neurones et synapses ne diffère pas fondamentalement d’une suite de 1 et 0 sur un disque dur, il ne semble pas exister de lois de la physique qui empêche un transfert d’un substrat à l’autre.

Mais le problème de l’identité entre à nouveau en scène avec une expérience de pensée du philosophe Derek Parfit, qui concerne originellement un téléporteur, mais qui peut être appliqué avec la numérisation de la conscience. Dans un futur lointain, disons au 25e siècle, une société propose à ses clients la possibilité de numériser sa conscience. Il est ensuite possible soit de vivre dans des simulations, ou de s’incarner dans un avatar robotique, voire même dans une enveloppe charnelle génétiquement modifiée. Un peu comme dans Altered Carbon. Bref, la procédure est la suivante :

  • Le patient s’allonge dans un scanner puis une anesthésie générale le rend inconscient.
  • Les informations du cerveau sont numérisées et le cerveau est détruit atome par atome à mesure que le scan se déroule.
  • Le patient se réveille dans une simulation ou un avatar, peu importe ce qu’il a choisi dans le forfait, et le cerveau original n’existe plus. Le corps étant ensuite incinéré.

Parfait, donc tout semble normal et la personne a toujours l’impression d’être elle-même. Mais on peut quand même se poser la question de savoir si détruire les informations du cerveau original après les avoir scannées est synonyme de meurtre ? Ça semble risqué!

Et les choses peuvent vite partir en cacahuète. Pour votre anniversaire, vos amis ont décidé de vous donner l’immortalité en vous offrant la numérisation de conscience. Beau cadeau ! Vous vous rendez dans la clinique un peu nerveux. Vous comptez jusqu’à 5 et à 3 vous vous endormez. Vous ouvrez lentement les yeux et vous êtes désormais dans une simulation indiscernable de la réalité ou vous pouvez voler, combattre des dragons et surtout, vous n’êtes plus sujet à la mort. En tous cas tant que l’information de votre conscience est sauvegardée quelque part. Super, tout va bien au paradis. Euh, sauf qu’il y a un petit problème. Le processus supposé détruire chaque atome de votre cerveau à mesure que la numérisation progresse n’a pas marché. Si bien qu’une personne s’est réveillée juste après l’opération, et prétend être vous. Et il a de bonnes raisons puisque de son point de vue, il s’est allongé sur la machine avec exactement toutes les expériences, mémoire et atome que vous aviez. Puis s’est endormie et réveillée quelques secondes plus tard, persuadées que la numérisation n’a pas marché puisqu’il est toujours dans son corps. Mais les techniciens lui assurent que ça a marché. Ils ont sous leurs yeux une vidéo montrant une personne numérique prétendant être vous !

En bref, le gros bordel. Et la question clé c’est : Mais qui est le vrai vous ??? Car les deux individus semblent avoir de bonne raison de prétendre être l’original.

Cette machine ne semble pas numériser la conscience, mais elle la détruit, puis la réassemble. On peut donc avoir quelque doute légitime avant de s’allonger dans le scanner. Car de mon point de vue subjectif, je vais mourir. L’individu qui va se réveiller dans un monde numérique ne sera pas moi. Juste une copie. Il devient également possible de créer plusieurs “moi” si on n’active pas la destruction de l’original. Ce qui est problématique pour la question de l’identité. Mais peut-être qu’il existe une solution à ce problème. Et le mot clé c’est “Continuité”.

Imaginez que je remplace un seul neurone de votre cerveau par un neurone synthétique contenant les mêmes informations. Est-ce que vous êtes toujours vous ? Bien sûr. Mais qu’en est-il si je remplace 1% de vos neurones, un à la fois ? Probablement toujours vous. Et après 10%? 30%? 60%? Il semble donc possible de remplacer tous vos neurones par des neurones synthétiques sans perdre conscience tout au long du processus, ce qui signifie qu’il y a continuité de l’expérience d’être vous. Les neurones étant synthétiques, il est désormais possible de vivre dans une simulation informatique, d’être envoyé sur une autre planète en tant que bit d’information puis réassembler dans un robot et autre folie de science-fiction. Votre conscience a été numérisée progressivement, sans que vous ne perdiez votre continuité d’expérience subjective. Et vu que les atomes du cerveau n’ont à aucun moment été détruits, personne n’est accusé de meurtre.

C’est au final exactement la même chose avec votre vie de tous les jours. Peu importe votre âge aujourd’hui, il y a un moment dans le passé où vous aviez 5 ans. Et cet enfant de 5 ans était vous. Même si aucun atome de votre corps n’est identique. La transition entre enfant et adolescent puis adulte est lente et progressive. L’identité n’est pas tant de l’information stockée dans le cerveau, mais plutôt une base de données en constant changement. Si l’information de cette base de données devient progressivement synthétique, alors la numérisation de la conscience est possible. Ce sera comme passer d’adolescent à adulte, sauf que ce sera de biologique à synthétique.

Alors évidemment, on peut regarder cette vidéo avec des gros yeux et se dire que c’est du gros n’importe quoi. Peut-être. Après tout, on est encore loin de savoir si ce type de technologie est plausible. Ça ne semble pas violer les lois de la physique, mais nous avons encore du chemin à faire, notamment sur la compréhension de la conscience. Et certaines personnes vont forcément me dire “Et la théorie de l’âme alors, t’en a pas parlé”. Effectivement, peut être que ce qui fait que nous sommes nous c’est une étincelle magique indivisible et éternelle. Par conséquent on ne peut pas numériser cette âme. Okay, pourquoi pas, mais c’est un peu difficile à raisonner autour de ce genre de théorie, car c’est du domaine du foie. C’est à dire croire en quelque chose sans suffisamment de preuve. Pourquoi tu penses que l’âme existe. Euh, parce que j’y crois. … forcément ça limite la discussion.

Mais on peut aussi voir cette vidéo sous l’angle philosophique plutôt que technologique. C’est après tout le rôle des expériences de pensée. Sans forcément s’appuyer sur des réalités scientifiques, elles restent néanmoins un outil pour enquêter le réel et trouver des réponses aux grandes questions comme celles de la conscience et la nature de l’identité. Et ces réponses peuvent s’avérer utiles dans le développement de future technologie.

Reference:

http://andrewmbailey.com/papers/Parfit%202012.pdf

https://waitbutwhy.com/2014/12/what-makes-you-you.html