“Les prédictions c’est toujours difficile, surtout lorsqu’il s’agit de l’avenir”. Je sais plus qui est l’origine de cette citation, mais on ne peut que s’émerveiller par la profondeur de cette affirmation.

Plus sérieusement, on peut se demander si tenter de prédire le futur est vraiment une activité qui a du sens ou si ce n’est qu’un exercice fantaisiste de l’imagination utile uniquement pour écrire des histoires de science fiction voir carrément une perte de temps. Lorsqu’on voit à quel point certaines des personnes les plus qualifiées dans un domaine peuvent se planter sur leur prédiction, ça nous laisse un peu sceptiques. Par exemple, en 1901 Wilbur Wright, pionnier en aviation, déclara qu’aucun humain ne volera dans les 50 prochaines années. En 1903, le premier vol d’un avion à moteur se déroula aux Etats Unis, piloté par Orville et Wilbur … Wright. Et oui, le type qui effectua le 1er vol pensait 2 ans plus tôt que ça n’arriverait pas avant 50 ans.

N’importe quelle prédiction est sujette à des variables qui peuvent altérer le résultat de la prédiction. Mais il est possible de catégoriser les types de prédictions en fonction de leur degré de variabilité. Voyons à quoi ça ressemble.

Les futurs projetés :

Elle englobe toutes les prédictions que l’on peut faire sur la Terre et l’univers basé sur nos connaissances actuelles des lois de la physique. Par exemple, je peux prédire que le 23 mars 2025 à 7h du matin, le soleil se lèvera à Sydney. Je peux faire cette prédiction, car nous avons de très bonnes connaissances sur le comportement du soleil, de la Terre, et de leur relation respective. Il s’agit donc de projeter nos connaissances actuelles pour prédire une situation future. Et parfois, très loin dans le futur. C’est comme ça que l’on peut prédire que la Terre sera ensevelie par le soleil lorsque ce dernier se transformera en naine rouge dans 5 milliards d’années et des poussières.

Les futurs probables :

Il s’agit de prédictions où nos connaissances sont utiles pour dresser différents futurs probables, mais les variables jouent un rôle qui altère la précision d’un scénario plutôt qu’un autre. C’est pour cette raison qu’on en dresse plusieurs. Par exemple lorsqu’il s’agit de prédire la fin de notre univers, plusieurs scénarios sont mis en avant. La mort thermique, le big crush, le big bounce, le big slurp. Cependant, on peut assigner des probabilités à chacun des scénarios les rendant plus ou moins probables.

Les futurs possibles :

On ne peut plus simplement se référer à nos connaissances actuelles, mais plutôt anticiper de futurs découverts qui pourraient altérer les scénarios qui découlent de nos connaissances actuelles. En reprenant l’exemple de la fin de notre univers, on peut supposer que de futures découvertes en astrophysique, notamment en ce qui concerne la matière noire et l’énergie noire, pourraient modifier les différents scénarios actuels.

Les futurs fantaisistes ou science fictionesques :

Pensez voyages supra-luminique, téléportation, mind-uploading, colonie sur Titan, super intelligence artificielle. En gros, ce sont des scénarios que l’on trouve dans les livres de science-fiction, que l’on discrédite ou alors qu’on envisage possible, mais dans un futur très lointain et surtout qui semble avoir un taux de probabilité plus imprévisible que les autres catégories. Mais en regardant l’histoire, de nombreux futurs fantaisistes ont fini par arriver. Aller sur la Lune était le thème d’un film de science-fiction par George Méliès en 1902 alors qu’on n’avait encore même pas réussi à faire voler un engin à moteur. Vous imaginez bien que prédire l’arrivée de cet événement avant la fin du siècle aurait été jugé probablement comme complètement fantaisiste. Pourtant, 67 ans plus tard …

Il y a aussi une distinction entre faire des prédictions sur quelque chose qui pourrait arriver, et faire une prédiction sur quand cette chose pourrait arriver. Par exemple, une centrale à fusion nucléaire semble entrer dans la catégorie des futurs probables, car nous avons les connaissances sur son fonctionnement. L’incertitude demeure dans un problème d’ingénierie. Ce qui rend les prédictions sur l’échéance de cette technologie incertaine. Ainsi, si quelqu’un me dit : On aura de l’énergie commerciale provenant de la fusion nucléaire en 2050. Bien que je pense que la fusion nucléaire est un scénario probable, je vais assigner sa prédiction dans la catégorie future possible, car plusieurs variables peuvent jouer un rôle sur cette prédiction.

Lorsqu’il s’agit de donner des dates à une prédiction, il est plus rationnel d’utiliser une approche probabiliste et bayésienne. C’est à dire : Sachant l’état de nos connaissances techniques et scientifiques, ainsi que les projets en cours, j’estime qu’il y a 65% de chance que la fusion nucléaire soit commercialement viable entre 2050 et 2080. Alors on peut se dire que ce n’est pas très précis. Certes, mais au moins ça évite les grandes dates prophétiques.

Et je vous renvoie vers la vidéo d’Alexandre sur sa chaîne ici où il explique que les prédictions probabilistes font plus de sens que des dates. Et au passage, jetez un oeil à ces autres vidéos, elles sont intéressantes.

En parlant de prophétie, le physicien David Deutsch pense que la distinction entre prédiction et prophétie est cruciale, selon lui, aucune explication valable ne peut prédire le résultat d’un phénomène dont son futur sera significativement affecté par la création de nouvelles connaissances. C’est un élément fondamental qui limite les prévisions scientifiques. D’ailleurs, en science, le terme prédiction n’a pas le même sens que dans le langage courant. Il s’agit de faire des prédictions pour confirmer ou en tous cas, renforcer une théorie. Par exemple on peut faire des prédictions sur l’existence de particule des décennies avant qu’on les découvre. C’est ce qu’il s’est passé avec le Boson de Higgs que l’on a découvert en 2012 au LHC. Le boson de Higgs avait été prédit dans les années 60.

Alors on peut se demander que constitue une explication valable. Que David Deutsch appelle aussi Good explanation, bonne explication. Déjà une explication est une affirmation sur la réalité. Et une bonne explication est une explication sur un phénomène qui est difficile à faire varier, tout en représentant toujours ce qu’elle prétend expliquer. Par exemple, la mythologie grecque propose une explication pour les saisons sur Terre. Il s’agit de la tristesse des dieux qui provoque les saisons. Okay, pourquoi pas. Mais on peut tout aussi bien expliquer les saisons comme le résultat du bonheur des dieux sans changer aucun autre paramètre à cette explication, ce qui en fait donc une mauvaise explication, car il est très facile de changer arbitrairement les détails. Tandis que la rotation de la Terre autour du soleil sous un certain angle sur une certaine orbite est une explication que l’on ne peut pas facilement faire varier sans changer la cohérence de la théorie.

David Deutsch utilise donc le terme prédiction pour tirer des conclusions sur les événements futurs qui suivent des explications valables et le mot prophétie pour tout ce qui prétend savoir ce qui n’est pas encore connaissable. Si on se réfère aux catégories que l’on a vues précédemment, David Deutsch considère donc que seuls les futurs projetés ont de la crédibilité.

Essayer de savoir ce qui résulte de scénario inconnue conduit inexorablement à l’erreur et à l’auto-illusion. Et cela crée un biais en faveur du pessimisme.

Par exemple, en 1894, le physicien Albert Michelson a fait la prophétie suivante sur l’avenir de la physique: “Les lois fondamentales les plus importantes de la science physique ont toutes ont été découvertes, et celle-ci sont maintenant si solidement établis que la possibilité de les remplacer par de nouvelles découvertes est extrêmement éloignée. “ . . Oui sauf qu’en moins de 50 ans après cette déclaration, on a eu la relativité générale et la mécanique quantique. L’erreur de Michelson fut de prophétiser le futur basé sur les connaissances de 1894.

Un autre exemple fut Malthus qui, en 1798, avait soutenu que le XIXe siècle serait inévitablement voué à la catastrophe, car selon ses calculs, la population humaine était en croissance exponentielle tandis que la production de nourriture suivait une courbe linéaire. Il a eu raison sur la croissance démographique, car c’était bien plus facile à prédire vu que ça ne dépendait pas de nouvelles connaissances. Tandis qu’il a eu tort sur le manque de nourriture, car il n’a pas laissé une place dans son hypothèse à l’introduction de nouvelle connaissance qui a permis de produire bien plus de nourriture.

Aussi bien Michelson que Mathus se sont laissés induits en erreur par le fait inéluctable que nous ne savons pas encore ce que nous n’avons pas découvert.

Si je prédis qu’en 2050, il n’y aura pas suffisamment de ressource pour soutenir le progrès et niveau de vie humain actuel, ce que je fais en réalité c’est prophétisé l’état des connaissances de l’humanité en 2050. En supposant que nous n’aurons rien inventé de nouveau qui permet de moins ou mieux utiliser les ressources de la planète tout en fournissant autant ou plus des choses qui soutiennent le progrès et le niveau de vie humain actuel.

Une prédiction dérive forcément d’explications valables sur le fonctionnement d’un système. Ce qui signifie que la plupart des prédictions sur le futur qu’on entend à droite à gauche sont en faite des prophéties, car elles prétendent savoir l’état de nos connaissances dans le futur. Et évidemment, plus on s’aventure loin dans le futur, moins on a la capacité d’être crédible. Cependant, bien que je trouve le point de vue de David Deutsch tout à fait valable et cohérent, je pense qu’en faisant une distribution de probabilité, on peut s’éloigner des prophéties. Il y a certaines catégorie comme les futurs probables ou possibles qui peuvent bénéficier de ce qu’on appelle en anglais “Educated guess” ou déduction logique. C’est-à-dire utiliser un mélange entre expérience et connaissance pour prédire le futur d’un truc. J’accorde plus de crédibilité à la prédiction d’une personne qui a travaillé 20 ans dans un domaine plutôt qu’à ce qu’en pense mon plombier. C’est s’en remettre à l’expertise de spécialiste. Mais c’est lorsqu’ils se mettent à annoncer des grandes dates que l’on doit se méfier des prophéties. Par exemple, bien que j’apprécie Ray Kurzweil et qu’il a eu du flair dans pas mal de ses prédictions, il répète souvent que la singularité technologique arrivera en 2045 ! Et comme on l’a vu dans l’épisode sur les 3 écoles de la singularité, il adhère au concept de l’accélération du changement. C’est-à-dire qu’il pense que le changement technologique suit des courbes, généralement exponentielles. Par conséquent, il pense que nous pouvons prédire avec une assez grande précision quand de nouvelles technologies arriveront. Notamment en suivant la loi de Moore qui track l’augmentation de la puissance informatique. Il utilise donc des connaissances actuelles pour anticiper le futur, mais en annonçant une date claire et précise, il semble ne pas prendre en compte le haut degré de variabilité qui peut influencer la recherche en IA, l’augmentation de la puissance de calcul et autre. Ce qui me semble être une recette pour concocter une prophétie.

Il serait plus judicieux de dire que la singularité technologique se produira entre 2050 et 2080 avec une probabilité de 70%. Quelque chose comme ça.

Bref, vous l’aurez compris, il faut faire preuve de prudence et d’humilité lorsqu’on s’adonne à l’exercice d’anticiper le futur. Et surtout ne pas adhérer aveuglément à toutes les prédictions que l’on entend à droite à gauche. Et même sur cette chaîne d’ailleurs. On essaye la plupart du temps d’avoir une attitude “educated guess” en s’appuyant sur la vision d’expert.

Mais il faut bien se rappeler qu’aucune explication valable ne peut prédire le résultat d’un phénomène dont son futur sera significativement affecté par la création de nouvelles connaissances.

Reference :

https://www.youtube.com/watch?v=lX-K63pVPTM&list=WL&index=18&t=0s

https://www.youtube.com/watch?v=kq1HUTLtNW4&list=WL&index=13&t=0s

http://www.foresightinhindsight.com/article/show/477