Il est parfois utile d’utiliser des comparaisons, métaphores et analogies lorsqu’on réfléchit à des sujets compliqués qui sont chargés par nos biais cognitifs. Et le vieillissement et la mort sont clairement dans cette catégorie. On a tous un avis sur le sujet. La mort donne du sens à la vie. Vieillir est une phase naturelle de la condition humaine. On serait trop nombreux sur Terre si on vivait plus longtemps. Vieillir est une maladie que l’on doit traiter. L’humanité doit s’affranchir des limites biologiques. Être immortel c’est ennuyeux à mourir. Vivre plus longtemps c’est augmenter la sagesse collective. Et j’en passe.

Le philosophe Nick Bostrom, qui doit certainement avoir le titre de personne la plus mentionné sur cette chaîne, a imaginé une fable pour prendre du recul sur le sujet de la longévité et exposer le problème de la mort sous un angle différent. Je vais vous résumer ce qui peut être considéré comme la fable transhumaniste la plus connue. La fable du dragon tyrant. Et comme de nombreuses fables, elle commence par il était une fois.

Il était une fois une planète ravagée par un dragon qui exigeait à la population un lourd tribut. Pour satisfaire son énorme appétit, 10 000 hommes et femmes de tout âge devaient être livrés au pied de sa montagne tous les jours. La misère infligée par le dragon était incalculable. En plus des milliers de personnes massacrées chaque jour, il y avait les mères, les pères, les épouses, les maris, les enfants et les amis qui pleuraient la perte de leurs proches décédés.

Ni les prêtres avec des prières, ni les guerriers avec des armes, ni les chimistes avec des potions ne pouvaient vaincre le dragon. Les victimes sélectionnées étaient toujours des seniors. Bien que les personnes âgées soient aussi vigoureuses et en bonne santé que les jeunes, et parfois plus sages, l’idée était qu’elles avaient au moins déjà joui de quelques décennies de vie.

Les plus spirituels cherchaient à réconforter ceux qui avaient peur d’être mangés par le dragon en promettant une autre vie après la mort, une vie qui serait libérée du fléau du dragon. D’autres philosophes soutenaient que le dragon avait sa place dans l’ordre naturel et le droit moral d’être nourri. Selon eux, cela faisait partie du sens même de l’être humain de se retrouver dans l’estomac du dragon. D’autres soutenaient que le dragon était une bonne chose pour l’espèce humaine, car il empêchait la surpopulation. Mais la plupart des gens essayaient de vivre sans penser à la fin inéluctable qui les attendait.

Au cours des siècles, le dragon, bien nourri, grandit lentement, mais régulièrement. Il était devenu presque aussi grand que la montagne sur laquelle il vivait. Et son appétit augmentait proportionnellement. Dix mille humains ne suffisaient plus à remplir son ventre. Il en demandait maintenant quatre-vingt mille.

Toute une industrie se développa pour étudier et retarder le processus de consommation du dragon, et une grande partie de la richesse de la société était utilisée à ces fins. Au fur et à mesure que la technologie se développait, certains visionnaires ont suggéré la possibilité de construire un jour des machines volantes, de communiquer sur de grandes distances, ou même pour les plus audacieux que la technologie deviendrait si puissante qu’il sera possible de tuer le dragon. Mais les dragonlogistes et prêtre rejetèrent cette possibilité. Tandis que les successions de rois étaient plutôt préoccupées par la logistique requise d’envoyer 80 000 personnes jusqu’à la montagne tous les jours. La solution fut la construction d’une voie ferrée avec des trains toutes les 20 minutes envoyant les malheureux à leur annihilation.

Après des décennies, et des progrès scientifiques substantiels, un groupe de scientifiques iconoclastes découvrit qu’un projectile pourrait être construit. Il serait capable de percer les écailles du dragon. Cependant, mettre au point cette technologie coûterait énormément d’argent et ils auraient besoin du soutien du roi. Les scientifiques commencèrent alors à informer le public de leurs propositions et le peuple s’est enthousiasmé à l’idée de tuer le dragon. Mais les dragonistes étaient farouchement opposés à cette idée. En réponse, le roi convoqua une conférence pour discuter des options.

Le premier à parler fut un scientifique qui expliqua soigneusement comment la recherche devrait apporter une solution au problème du dragon dans une vingtaine d’années. Mais les conseillers dragonistes du roi répondirent qu’il est présomptueux de penser que nous avons le droit de ne pas être mangés par le dragon; que la finitude de la vie est une bénédiction et que vivre sans le dragon enlèverait la dignité humaine. Les dragons mangent les gens. Les gens doivent être mangés. C’est la loi de la nature. Ensuite, un sage spirituel se mit a déclaré au public de ne pas avoir peur du dragon, que ce qui nous attend âpres être dévoré est un monde merveilleux et que le dragon n’est qu’une transition.

Le peuple finit par soutenir en majorité les anti-dragonistes et en clôture de la conférence, le roi déclara simplement: “Faisons-le!”

Une course technologique pour tuer le dragon commença, bien que le processus s’avéra extrêmement lent et rempli de nombreux incidents qui coûtèrent la vie de nombreuse personne. Enfin, après douze ans de recherches, le roi lança avec succès un missile qui tua le dragon. Les gens étaient heureux et crièrent : on l’a fait, on l’a fait.

Mais le roi répondit d’une voix brisée: «Oui, nous l’avons fait, nous avons tué le dragon. Mais pourquoi avons-nous commencé si tard? Cela aurait pu être fait il y a cinq, peut-être dix ans! Des millions de personnes n’auraient pas dû mourir. “

Mais finalement, après avoir compris que des millions de pères, mères, frères, soeur et enfants n’auront pas à être mangés par le dragon, il retrouva le moral et proclama:

Aujourd’hui, nous sommes à nouveau comme des enfants. Le futur est à nos pieds. Nous irons dans ce futur et nous tenterons de faire mieux que ce que nous avons fait par le passé. Nous avons maintenant du temps – du temps pour mettre les choses au point, du temps pour grandir, du temps pour le lent processus de la création d’un monde meilleur et du temps pour nous y installer.

Voilà, fable terminée, ils vécurent tous heureux, etc., etc.

Okay. Bon c’est important de noter que les personnes âgées dans la fable ne sont pas faibles et malades, car le vieillissement tel qu’on l’expérience dans notre réalité n’existe pas dans l’univers de la fable. Tout le monde vit en bonne santé jusqu’à ce que le dragon réclame son tribut. Donc le dragon représente le vieillissement ou la sénescence.

L’argument éthique que présente la fable est simple: il y a des raisons morales évidentes et convaincantes pour que les gens de la fable se débarrassent du dragon. Notre situation en ce qui concerne le vieillissement est similaire et éthiquement identique à la situation des gens de la fable à l’égard du dragon. Par conséquent, nous avons des raisons morales évidentes et convaincantes de nous débarrasser de la sénescence humaine.

Autre point à retenir c’est que ce n’est pas parce qu’un événement est récurrent qu’il est justifié et acceptable. Le dragon semble fait partie de la vie de tous les jours et certains conclut qu’il est essentiel à l’ordre naturel et qu’on ne devrait pas essayer de le tuer. Tout comme certains pensent qu’on ne devrait pas empêcher le vieillissement. Le chercheur en IA Eliezer Yudkowsky prend un autre exemple pour soulever la faiblesse de cet argument. Si les gens étaient frappés à la tête par une batte de baseball chaque semaine, ils inventeraient très rapidement des raisons pour lesquelles se faire frapper la tête avec une batte de baseball est une bonne chose. Mais si vous prenez quelqu’un qui ne se fait pas frapper la tête avec une batte de baseball et que vous lui demandez s’il souhaite être soumis à cette charmante pratique, il répondrait … non. Si vous prenez quelqu’un d’immortel et lui demandez s’il veut mourir, il répondrait … non.

Ensuite, on note qu’on peut facilement dire que quelque chose est impossible sous prétexte que toutes les tentatives ont échoué par le passé. Le dragon n’a jamais été vaincu, donc a ne sert à rien d’imaginer le vaincre dans le futur. De même, vaincre le vieillissement est perçu par certain comme techniquement impossible alors que nous avons de nombreuses raisons aujourd’hui de penser qu’il existe des moyens de traiter la sénescence du corps.

Alors que pensez-vous de cette fable ? Est-ce que vous êtes dragoniste ou anti-dragoniste ? Étés vous d’accord pour dire que traiter le vieillissement est un impératif moral criant ? Si non, quelles sont vos contre arguments ?

Reference:

https://reasonandmeaning.com/2016/01/22/summary-of-nick-bostroms-the-fable-of-the-dragon-tyrant/

https://www.youtube.com/watch?v=cZYNADOHhVY

https://www.nickbostrom.com/fable/dragon.html