Quantum

Quantum
quand la mort n’est plus une limite.

 

Je m’appelle Charles. Je viens de me faire réveiller. J’ai les cheveux humides. Mon infirmière se présente à moi. Elle se nomme Judith. J’ai fait affaire avec cette compagnie Quantum, qui faisait parler d’elle depuis deux ans. J’avais quarante-deux ans à l’époque. J’étais atteint d’un cancer du poumon comme le tiers de la population urbaine. Il n’était pas encore au stade terminal, j’aurais pu faire de la chimio et avoir une chance de m’en sortir, mais avec seulement 20% de chance de réussite j’ai décidé de tenter une autre alternative. Quantum est une entreprise spécialisée dans la recherche quantique. C’est au moment de la mise en marché de leur ordinateur quantique qu’ils ont commencé à faire parler d’eux. Leurs recherches avaient pour objectif principalement de donner des caractéristiques quantiques à des objets macroscopiques et ultimement aux humains. Plusieurs débouchés étaient envisageables comme la téléportation par exemple, mais dès que ça impliquait des êtres vivants, la morale s’insurgeait. Au bout du compte, scandale ou pas, c’est la loi de la demande qui l’emporta encore une fois.

Pour en revenir à mon cas, comme je n’avais pas de femme ou d’enfants, j’ai préféré retirer mes REER, racheter mon assurance vie et m’acheter un billet de loterie en laissant des instructions au cas où je gagnerais avant d’aller rencontrer une représentante de Quantum. Le produit qui m’intéressait chez eux était ce qu’ils appelaient la chambre de sommeil. Leur slogan était La meilleure solution à tous les problèmes est souvent le temps et le temps n’est plus un problème quand la mort n’est plus une limite. En gros, mon problème était le manque de traitement fiable pour guérir du cancer et leur solution était de me garder en attente le temps que le traitement soit disponible. De ce que j’en ai compris, leur gadget fonctionne par ralentissement des atomes, que la physique quantique permet à mon corps d’avoir tous ses états à la fois, donc mort et vivant en même temps, jusqu’à ce qu’on fixe mon état puis me réveiller. Le secret est de fixer le bon état. Sinon, je ne peux pas vous en dire vraiment plus, je n’ai jamais été du genre à regarder sous le capot. Pour moi, l’important c’est que ça fonctionne. Alors, ils m’ont couché dans cette petite boîte et je suis là aujourd’hui.

Dès mon réveil, on me fait enfiler une combinaison une pièce bleu marine où on peut y lire les deux premières lettres de mon nom. Une des premières choses que je remarque est que je n’ai plus de cheveux. Celle qui se présente comme ma superviseure de réveil se nomme Jo selon son badge brodé sur sa propre combinaison bleu marine identique à la mienne. Elle est plus grande que moi, élancée et n’a pas l’air très à l’aise sur ses jambes. Elle se met à rire en voyant mon badge.

– Tu as vraiment le CH brodé sur le cœur toi! Désolé, j’étais fan de hockey avant mon sommeil. Je suis aussi du début du 21e siècle comme toi, à quelques dizaines d’années de différences.

– Tu t’appelles Jo?

– Oui, pour Josiane, mais tout le monde prononce à l’anglaise D’Jo.

Elle est sympathique. Je lui demande un peu à la blague si elle sait si j’ai gagné le gros lot avec mon billet de loterie que je me suis acheté avant mon sommeil. Elle me dit que même si j’avais gagné, ça n’a plus vraiment d’importance, car où nous somme l’argent n’a plus cours.

Mon réveil est difficile. En voyant les boîtes autour de moi d’où des corps inertes sont extirpés sans finesse, je crois comprendre que je ne viens pas d’être réveillé dans les conditions optimales. Il y a cette fille au visage crasseux et aux joues creuses qui me flatte mon visage en répétant que je viens de gagner à la loterie. Elle est dans tous ses états en riant et en pleurant en même temps. J’apprends qu’elle s’appelle Julie quand d’autres gens l’interpellent. Je répète son nom.

– Julie?

– Et il parle en plus! Tu t’appelles comment mon mignon?

– Cha…

Une toux atroce m’empêche de continuer à parler. La grande salle est obscure. Les seuls éclairages sont les torches électriques à dynamo portées par les camarades de Julie. Deux d’entre eux, aidés par Julie, m’habillent avec des vêtements un peu trop grands rapiécés en partie avec des peaux de bêtes. Il fait un froid glacial pour ma petite peau sensible et ma toux ne s’améliore pas.

En sortant du complexe de Quantum, la température est douce malgré la période de l’année bien avancée dans l’automne. Les vêtements de ville ajustés et confortables offerts par l’infirmière Judith me vont comme un gant et me protègent bien de la petite brise. Après mon réveil qui se fit tout en douceur, elle m’a expliqué patiemment comment fonctionne mon nouveau monde. Pour commencer, elle me rassure en m’indiquant que mon cancer est sur le point d’être complètement guéri grâce au nouveau traitement efficace et sans douleur développé et mis à la disposition du public depuis dix ans. Il a été démontré à 100% efficace avec un taux d’échec de 1 sur 14 millions.

Comparé à mon époque d’origine, cette civilisation est parfaitement optimisée. Les moyens de transport non polluants sont automatisés, l’air est pur et les gens semblent heureux. Avec la démocratisation de l’ordinateur quantique rendant les échanges électroniques complètement hors de contrôle et l’instabilité de l’économie mondiale, la bourse s’est complètement effondrée. L’argent est devenu sans valeur. Paradoxalement, l’ordinateur quantique a permis de rebâtir une structure sociale stable grâce à sa puissance de calcul phénoménale. Cette puissance est utilisée pour faire fonctionner le Réseau. Un système d’échange basé sur l’offre et la demande pure fut mis en place et le concept de monnaie d’échange fut aboli. Chaque personne fait ce qu’il aime faire et chaque personne prend ce dont il a besoin. Le tout géré par le Réseau. Les produits et services offert par les uns sont redistribués selon les besoins des autres par le Réseau. Tout est gratuit. En fait non, le concept même de gratuité n’existe plus. Comme je disais, je ne suis pas du genre à regarder sous le capot, l’important c’est que ça fonctionne. Judith m’a offert de me relier au Réseau par un implant sous-cutané ou avec un bracelet. Comme je ne suis pas très tatouage ou piercing, j’ai opté pour le bracelet.

Julie a pris l’habitude de dormir collée la tête sur ma poitrine. Elle m’appelle le Chat. J’ai eu beau lui dire finalement que je m’appelle Charles, mais elle affirme qu’avec les peaux de bêtes que je porte, je suis doux comme un félin et que, quand je dore, je ronronne. En fait, j’ai plus l’impression de râler à cause de mon cancer du poumon, mais je n’ai pas insisté. Je n’ai pas encore compris si elle me considère comme un trophée, un animal de compagnie ou si elle m’aime vraiment. Moi je l’aime bien. Elle est très maigre et petite au point que j’ai peur de la briser quand je la serre dans mes bras, mais elle est aussi très musclée et énergique. On se balade en groupe. Comme une meute. Au niveau sexuel, je crois comprendre qu’il n’y a pas vraiment d’exclusivité, mais plus des affinités momentanées. J’ai vu des couples s’échanger sans ressentir de jalousie. Mais les moments de tendresse sont rares dans ce monde aride. Je ressens plus une franche amitié entre les membres de la meute qui la garde soudée. Nous avons parfois rencontré d’autres groupes. Une attitude d’indifférence a été adoptée par les deux groupes qui se sont simplement évités. Selon mon interprétation, comme il n’y avait rien en jeux et que les forces semblaient égales, une règle non écrite semble dicter cette attitude au bénéfice des deux groupes.

Après m’avoir présenté aux autres, Jo m’amène à la cantine pour m’expliquer mon nouveau rôle dans le groupe. En arrivant dans la salle, je reste stupéfait devant la baie vitrée. Je peux y voir une étendue noire remplie d’étoiles du sol au plafond. Je m’approche lentement de la vitre avec un léger sentiment de vertige qui picote dans mes extrémités. Je dépose mes mains sur la vitre et regarde vers le bas. Mes testicules remontent vers mon ventre. Je ne vois pas le sol. Seulement plus d’étoiles.

– Nous sommes à quel étage?

– Au quatrième, mais nous ne sommes pas sur une planète si c’est ce que tu veux savoir.

– Nous sommes où alors?

– Viens t’asseoir, je vais tout t’expliquer.

Jo m’offre une portion de gruau protéiné en tube et se lance dans son discours qu’elle semble avoir répété à maintes reprises. En gros, nous vivons à bord d’un vaisseau de colonisation et nous sommes son équipage et sa marchandise. Quand l’entreprise Quantum avec qui nous avons fait affaire a fait faillite, ses actifs, incluant nous, ont été achetés par Trans-Planète une entreprise de colonisation spatiale. Pour assurer la maintenance du vaisseau, ils réveillent une nouvelle génération tous les neuf ans. La cantine est la seule pièce adaptée à la gravité. Dans le vaisseau, il y a de la gravité seulement deux jours durant les accélérations qui ont lieu à tous les neuf ans en même temps que les réveils. Le reste du temps, nous sommes en apesanteur. J’ai bien été guéri de mon cancer, mais par chimiothérapie standard. Le traitement m’a été administré durant un coma artificiel juste avant le départ de la Terre, mais d’ici neuf ans j’ai toutes les chances d’en avoir un autre à cause des rayonnements spatiaux de toutes sortes. Je suis la quatrième génération. Jo me formera durant un an à mon nouveau poste avant de retourner en sommeil. Huit ans plus tard, je vais réveiller mon remplaçant et le former durant un an avant de retourner à mon tour en sommeil si je suis toujours vivant.

Je revois Judith aujourd’hui. Elle reçoit un groupe de nouveaux réveillés pour nous instruire sur notre nouvel environnement. Elle est de taille moyenne, un peu rondouillette et agréable à regarder. Par contre, c’est sa voix que je reconnaitrais parmi toutes. Je n’arrive pas à imprimer son visage dans mon esprit et je ne suis pas sûr que je la reconnaisse si je la rencontrais à l’extérieur de son contexte habituel. Mais sa voix. Elle est douce et réconfortante tout en étant claire et autoritaire. Son charisme et son aptitude pédagogique passe par sa voix. Elle nous explique que dans la société optimisée, beaucoup d’irritants de l’époque d’où nous venons n’existent plus. Il n’y a plus de paperasse, plus de fonctionnaires, plus de banques, plus de caisse à l’épicerie et plus de poste de péage sur les routes. Plus besoin de prêt étudiant pour étudier ni de REER pour la retraite. Tous les besoins de chaque individu sont comblés de manière optimisée. Plus de ressources dépensées inutilement pour faire rouler un système économique sensé servir d’outil pour simplifier la vie, mais qui était devenu une fin en soi la compliquant inutilement. Avec l’avènement de la technologie automatisé, toutes les tâches nécessaires dont aucun humain ne veut s’occuper sont robotisées. Étrangement, je comprends parfaitement tout ce qu’elle nous explique. Moi qui ne suis pas très curieux de nature, je me surprends à poser beaucoup de questions seulement pour l’entendre s’adresser directement à moi avec sa douce voix.  À la fin du cours, sur la dizaine d’étudiants dans la classe, c’est vers moi qu’elle se dirige.

– Monsieur? Je peux vous appeler Charles?

– Oui bien sûr! On peut se tutoyer?

– D’accord. J’aimerais t’inviter à manger quelque chose. Je connais un petit resto pas très loin.

– Avec plaisir, mais c’est moi qui invite.

Elle sourit. Nous nous sommes dirigés ensemble vers l’extérieur de la salle en discutant de ma nouvelle vie. Jusqu’à maintenant, elle fait une excellente enseignante. En arrivant à la salle des machines, Jo me montre la méthode de refroidissement des conduits d’aération. En forçant maladroitement sur une valve récalcitrante, mes mains glissent à cause de la condensation et mon corps en apesanteur est propulsé vers le sien. On se retrouve collé face à face elle adossé au mur. Elle rit encore. Depuis que la gravité a laissé la place à l’apesanteur, Jo a retrouvé sa grâce. Même avec son habit de mécanicienne bleu-marine, elle me fait penser à une ballerine quand elle se déplace dans les coursives du vaisseau. Elle ne m’attire pas particulièrement sexuellement. Par contre, elle semble m’avoir dans le collimateur. Je ne suis pas trop difficile à convaincre et elle semble animée par toute l’énergie du désespoir pour compenser mon manque d’enthousiasme.

L’amour en apesanteur fut intéressant. J’ai bien aimé ça si l’on exclut les complications causées par nos fluides corporels flottant en bulle partout dans la petite cabine. Il y a d’autres membres d’équipages réveillés. Une dizaine je dirais. Nous n’avons pas beaucoup d’interactions sociales. Après la journée de travail, on rentre tous dans notre petite cabine individuelle pour s’effondrer de fatigue avant la prochaine journée. La vie sur le vaisseau est monotone, mais pas désagréable. Je ne sais pas si je vais dire encore ça dans neuf ans. Pour l’instant, j’ai encore l’attrait de la nouveauté et je peux profiter de la compagnie de Jo. Après notre troisième récidive d’acrobatie érotique dans la petite cabine, j’ai soudainement un doute.

– Je ne me suis pas protégé. Crois-tu pouvoir tomber enceinte?

– Non, pas de danger. Après mon second réveil, on m’a affirmé que j’étais devenu stérile. Trop de radiation durant mon premier réveil. Ça fait neuf ans que je baise sans protection et que je ne suis pas engrossée.

– Ha bon? Avec qui?

– Tu croyais que tu étais mon premier? Avec qui tu penses? Avec tous les gars de l’équipe. Sauf un, je crois. Et avec une fille une fois. Je n’ai pas accroché.

– Et pour les maladies?

– Pas de problème non plus. Ils nous ont tous guéris sur Terre avant le départ. Comme toi avec ton cancer. C’est con parce qu’avec tout ça, ils vont se retrouver avec des colons en santé, mais tous stériles.

Après ce jour, j’ai un coup de déprime. Je dors mal. Je fais des rêves étranges. Ça commence toujours par ce sentiment de déjà vu. Comme si je revis un souvenir, mais qui n’a jamais eu lieu. Je visite des lieux qui ne peuvent pas avoir existé et parle avec des gens que je semble connaitre, mais que je n’ai jamais rencontrés. Julie me dit que ça doit être la faim qui m’embrouille l’esprit. La nourriture se fait rare et l’hiver approche. Tous les soirs autour du feu, Julie me demande de lui raconter mon histoire, d’où je viens, ma vie avant le sommeil. Elle est fascinée quand je lui raconte mes virées dans les bars, quand je lui décris ce qu’est un cinéma ou quand je lui mime la sensation de prendre une douche chaude. En échange, je lui demande de me raconter son histoire, quelles sont les règles pour survivre dans son monde et comment ils m’ont trouvé. Le groupe est tombé sur l’entrepôt sous-terrain par hasard. Ils progressaient par les égouts de l’ancienne ville pour éviter les pirates et le froid. Ils sont arrivés devant une portion de mur complètement effondré comme détruit par une explosion. Il n’y avait plus d’électricité qui alimentait la ville depuis des dizaines ou peut-être des centaines d’années pour ce qu’ils en savent. À l’intérieur, ils y ont trouvé des boîtes remplies de cadavres. Au début, ils ont pensé à une nécropole.

– Il y en avait au moins mille milles!

– Tu veux dire un million Julie.

– Un quoi?

Je revois la brochure. Des millions de clients pourront bénéficier de nos services que disait la publicité à la télé. La brochure spécifiait quatorze millions. Et moi, je suis le seul à m’être réveillé. Ils ont marché dans les sous-sols durant trois semaines. Jusqu’à ce qu’ils trouvent une section encore alimentée en électricité. Les générateurs d’urgence de ce secteur fonctionnaient encore en circuit fermé. Était-ce une pile nucléaire, un panneau solaire encore intact sur le toit ou une turbine hydroélectrique installée sur une rivière souterraine? Ils ne l’ont pas su, mais comme je dis souvent, l’important c’est que ça fonctionne. Ils ont essayé de les réveiller quand ils ont vu que les moniteurs indiquaient la présence d’un humain censé être vivant dans chaque boîte alimentée. Il devait y en avoir une centaine encore alimentée. Ils l’ont fait par pur altruisme sans même penser qu’il n’y aurait pas assez de nourriture ni d’eau ou même de vêtements pour cent personnes de plus dans le groupe. Malheureusement, ce n’est pas si simple que d’ouvrir une boîte de céréales. Ils ne connaissaient pas la procédure. Ils croyaient trouver des cadavres morts depuis des années en ouvrant chaque boîte. Ils ne se rendaient pas compte qu’ils les tuaient en ouvrant les boîtes. Ils les ont tous tués. Tous sauf moi. Parce que j’ai gagné à la loterie. Une chance sur quatorze millions. Je ne leur dirai jamais que c’est eux qui les ont tués. Ce sont des gens biens et je ne veux pas qu’ils aient cela sur la conscience.

Durant ma dépression, je revois régulièrement Judith en tête à tête. Elle m’aide à focaliser sur ma nouvelle vie. Elle me répète qu’il faut que j’arrête de penser au passé. Qu’il ne reviendra jamais. Ce qu’elle ne comprend pas, c’est que je n’ai aucune nostalgie pour ma véritable vie passée. Ce sont des souvenirs de vies passées que je n’ai jamais vécues qui me prennent la tête. Mon petit appartement qui m’a été assigné par le Réseau est simple, douillet et accueillant, mais quand je ferme les yeux le soir pour m’endormir, j’ai l’impression d’être de retour dans la boîte et je rêve d’autres vies. Il y a toujours une femme avec moi. Elle me fait penser à Judith. Pas physiquement. Parfois, elle est grande, d’autres fois elle est petite et maigre. Elle me fait penser à Judith par son attitude. Elle est toujours douce et attentionnée avec moi. Dans mes rêves, c’est parfois agréable. Je me souviens de moments de tendresse et d’autres un peu plus acrobatiques. Contrairement à ces femmes de mes rêves, Judith n’a jamais eu de relation charnelle avec moi. Elle semble intéressée, mais une pudeur gênée s’est installée entre nous. Peut-être à cause de son statut professionnel envers moi. D’autres rêves sont plus des cauchemars. L’autre nuit, dans mon rêve, j’ai été pris d’une crise de claustrophobie. J’étais attaché serré dans une sorte de hamac vertical dans une toute petite cabine métallique. J’avais du mal à respirer, j’étais en sueur. Ça semblait si réaliste. J’ai crié.

Jo est venu m’aider à me sortir de mon hamac. J’ai la tête qui tourne. J’ai besoin d’air frais. Elle me prend par les joues et me fixe droit dans les yeux. Elle prononce le son de mes initiales CH comme quand on exprime à quelqu’un de faire le silence. Elle aime m’appeler ainsi dans nos moments plus intimes. Elle le prononce avec une telle douceur que ça me calme.

– Chchchch… C’est normal. Calme-toi. Ch-ch-ch! Tout va bien, je suis là. C’est normal. Ça arrive à tout le monde au début.

– Oui ok. Je suis étourdi. Il faut que je sorte d’ici.

– Viens avec moi, on va aller à la cantine. C’est la plus grande pièce habitable du vaisseau et tu pourras regarder dehors.

Je la suis à l’extérieur. Nous avons fait une longue marche le long des allées avant d’arriver au resto. Je lui explique que j’aime bien mon nouveau travail même si c’est très différent de mon ancienne profession. J’étais fiscaliste avant, mais comme l’argent n’existe plus ça ne me sert plus à rien. Elle me dit que si au bout de quelques années j’aimerais changer de travail, je pourrai changer sans problème. Ça arrive régulièrement et chacun trouve sa place. L’important c’est que ça fonctionne. Je m’attarde à regarder le ciel étoilé. J’aime bien regarder les étoiles qui s’étendent à l’infini. Ça me remet mon existence en perspective. J’imagine ce qu’il pourrait y avoir au-delà. Elle est compatissante. Elle m’écoute parler de mes rêves. D’un monde dévasté où les gens sont retournés à l’état sauvage tout en gardant une certaine civilité. Malgré sa décrépitude, le monde de mes rêves n’est pas brutal comme présenté dans les films que j’écoutais avant. C’est un monde de partage parsemé d’oasis de bonté et d’altruisme. Les gens ont recommencé à cultiver la terre en dessous du béton. Les villages ont repris le pas sur les mégalopoles. L’hiver est rude, mais les cultivateurs sont toujours accueillants en échange d’un service.

Notre groupe remonte vers le nord. L’hiver y sera plus froid, mais les gens y sont plus accueillants. Nous avons quitté l’ancienne ville ce matin pour nous enfoncer dans une forêt de conifères. Mon état de santé ne fait qu’empirer. Elle me dorlote comme une maman. Elle affirme qu’ils connaissent un bon doc dans le nord. Ça la rassure. Moi, je sais ce que j’ai et qu’il ne pourra rien faire. C’est mon cancer qui me ronge de l’intérieur. J’ai décidé de profiter de chaque moment passé en sa compagnie. De ne plus m’apitoyer sur ces vies que je n’ai pas vécues. En arrivant dans les villages, ce qui me frappe est le peu d’enfants. Je n’avais même pas remarqué l’absence totale d’enfants dans les groupes nomades dans l’ancienne ville tellement ça me semblait normal. Maintenant que j’y pense, malgré la liberté sexuelle du groupe, aucune femme n’est enceinte. Après le troisième village, je décide de poser la question.

– Il n’y a presque pas d’enfants dans les villages. Ils les cachent?

– Non, pas du tout.

– Alors quoi? Il ne peut pas y en avoir que deux ou trois par village. Dans les trois familles où nous avons dormi, il n’y en avait qu’un seul ayant moins de vingt ans.

– Je suis stérile.

– Quoi?

– Je suis stérile comme la plupart des gens que je connais. J’espérais que c’était les hommes du groupe qui l’étaient, mais même avec toi je ne tombe pas enceinte.

– Ha? C’est nouveau. Tu veux devenir mère? Et qui te dit que moi je veux devenir papa?

– Ne te fâche pas. Je ne fais que répondre à ta question. Et de toute manière, ça n’arrivera pas parce que je suis stérile.

– Mais… Et qui te dis que ce n’est pas moi qui suis stérile. J’ai passé je ne sais pas combien d’années couché dans cette boîte. Je dois être plus vieux que ton grand-père.

Elle sourit et moi aussi. Je l’embrasse. Elle recule tranquillement avec un sourire interrogateur. Nous sommes au resto assis dans la banquette du coin comme à notre habitude. Côte à côte. Je m’excuse. Je lui affirme ne pas vouloir briser notre amitié. Elle sourit encore, mais je remarque une petite larme se former au coin de son œil. Elle me serre les deux mains dans les siennes, prend une grande respiration tremblante et m’annonce qu’elle est stérile. Elle interprète mal mon air surpris.

– Je savais que ça changerait tout.

– Mais Judith, changer quoi?

– Je suis amoureuse de toi depuis ton réveil, mais je savais que mon état ferait en sorte que ça ne marcherait pas.

– Mais je ne veux pas être père. Tout ce que je veux c’est être avec toi.

Elle me serre dans ses bras. C’est à ce moment-là que mon bracelet Réseau sonne. Le court message impersonnel qui s’y affiche m’annonce que le traitement pour mon cancer s’est avéré inefficace. Je reste comme frappé par la foudre. Mon côté pragmatique tente de me rassurer en me disant qu’il doit y avoir une solution. Qu’avec leur niveau de technologie, ils pourront me guérir. Et quelque chose flanche en moi. Je me mets à rire bruyamment. J’en ai les larmes aux yeux. Je n’arrive plus à arrêter mon fou rire. J’ai décidé de profiter de chaque moment passé avec elle. Judith ne semble pas savoir comment réagir.

– Charles, pourquoi ris-tu comme ça?

– Si l’argent existait encore, je m’achèterais un billet de loterie!

La situation est si absurde qu’elle en est comique. Jo retourne en sommeil dans quelques jours et moi j’ai contracté un nouveau cancer en moins d’un an. Je savais que ça arriverait, mais pas si vite. Jo me dit sur le ton de la plaisanterie que c’est presque une chance pour moi. Si mon état se détériore assez, ils vont me replacer en sommeil avant la fin de mon neuf ans de travaux forcés restants et avec de la chance ils ne me réveilleront pas avant d’arriver à destination. Je décide de profiter de chaque moment passé avec elle. Je ne veux plus penser à ces autres femmes imaginaires. Et notre vie dans ce vaisseau perdu au milieu de l’espace n’est pas si mauvaise.

L’explosion me sort de ma rêverie. Julie me crie que ce sont les pirates. Il est rare de les voir si haut dans le nord. Habituellement, ils restent dans les anciennes villes. Deux granges sont en feu. Je cours pour aider les autres avec les seaux d’eau. La fumée et l’effort physique me font tousser à m’en arracher les poumons. Jo m’aide à me propulser plus vite dans les coursives. Il parait que c’est un nouveau réveillé qui n’a pas tenu le coup et s’est suicidé. Les rumeurs courent vite dans un espace clos et il parait que c’est déjà arrivé quelques fois, mais le problème cette fois-ci est qu’il a apporté avec lui une partie de la coque et le vaisseau se dépressurise. La police a eu beau intervenir, mais la situation a rapidement dégénéré. Judith semble absente un moment. Elle doit consulter le Réseau pour savoir ce qui se passe. Je n’ai pas encore acquis ce réflexe. Le Réseau semble inopérant à la grandeur de la ville ce qui crée un mouvement de panique. Plus aucun moyen de transport n’est fonctionnel sauf les véhicules des forces de l’ordre. Nous avons quand même accès au Réseau international. Il y aurait eu plusieurs explosions simultanées à des endroits très précis dans la ville pour paralyser le Réseau localement. L’attentat est revendiqué par des extrémistes de droite prônant le retour de la démocratie, de la vie privée et du droit à la propriété. Elle m’attrape par le bras pour m’entrainer avec elle. Elle connait parfaitement la procédure en cas d’attaque de pirate. On se dirige vers le centre de sommeil. Il faut l’isoler avant qu’il soit dépressurisé. On court dans les rues de la ville. Elle doit être à son poste en cas de problème. Le village est encerclé. Ils ont dû avoir un automne difficile à la ville. Ils attaquent aussi violemment seulement quand ils ont vraiment très faim. Et ils sont beaucoup. Une foule immense se masse dans les rues. Beaucoup ont l’air simplement désorientés. D’autres commettent des actes de vandalisme gratuits comme emportés par une hystérie collective. Au moins, toute l’équipe semble travailler de manière très efficace. Tout le monde connait sa place et ce qu’il a à faire. Sans le Réseau, les gens de ce monde parfait sont démunis. Heureusement, tout est rapidement remis en place. La brèche a été colmatée. Le Réseau a été remis en place. Les pirates ont été repoussés. Les feux ont été éteints. La foule maitrisée. Et tous les pensionnaires du centre de sommeil semblent bien se porter.

Les jours suivants, nous nous remettons tranquillement de nos émotions. Elle et moi nous sommes beaucoup rapprochés. La routine reprend. Les gens autour de nous s’affairent à tout reconstruire comme avant, mais pour nous ce ne sera plus jamais comme avant. Maintenant, on se comprend même sans parler. Parfois, un sourire ou un coup d’œil nous suffit amplement. D’autres fois, nous parlons de nous, de notre avenir ensemble. Nous parlons de son infertilité et de mon cancer. Nous avons étudié plusieurs options, mais on en revient toujours au même. La seule manière de m’en sortir vivant est de retourner en sommeil et je risque de ne plus jamais la revoir. Je devrai attendre seul dans ma boîte qu’ils trouvent un remède pour moi. Je n’ai aucune façon de guérir et je suis heureux. Nous avons décidé de nous endormir ensemble et nous espérons nous revoir au réveil.

– Monsieur Lachance? Monsieur Charles Lachance?

– Oui?

– Vous venez d’être téléporté. Vous vous sentez bien?

– Oui.

– Je m’appelle Joël et je suis votre agent de réception. Vous avez été sélectionné parmi nos quatorze millions de pensionnaires pour tester cette nouvelle avancé technologique selon les termes de votre contrat avec Quantum industrie comme stipulé dans l’annexe G alinéa 13.8 du paragraphe 9. Vous devez avoir des questions sur comment le processus de téléportation a fonctionné. Où et quand vous avez été envoyé.

– Non, l’important c’est que ça fonctionne. En fait, j’en ai une question.

– Je vous écoute.

– Êtes-vous célibataire?

Il sourit.

Pour aller plus loin...

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Cet article a été écrit par :

Joris Lapierre-Meilleur, né en 1985 au Québec, il obtient son diplôme de programmeur analyste en 2006 et travaille dans la conception de logiciel. Il devient papa pour la première fois en 2009. Fan de science-fiction et amoureux de littérature, il devient un membre actif dans l’organisation du congrès Boréal de littérature de genre au Québec dès 2015 et intègre le conseil d’administration de la Société de Fantastique et de Science-Fiction Boréal. Il aime bien se frotter à l’écriture pour le plaisir, mais il est surtout un lecteur. Il aime aussi beaucoup les jeux de rôle Grandeur Nature.

Joris Lapierre-Meilleur, né en 1985 au Québec, il obtient son diplôme de programmeur analyste en 2006 et travaille dans la conception de logiciel. Il devient papa pour la première fois en 2009. Fan de science-fiction et amoureux de littérature, il devient un membre actif dans l’organisation du congrès Boréal de littérature de genre au Québec dès 2015 et intègre le conseil d’administration de la Société de Fantastique et de Science-Fiction Boréal. Il aime bien se frotter à l’écriture pour le plaisir, mais il est surtout un lecteur. Il aime aussi beaucoup les jeux de rôle Grandeur Nature.

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