Mission Eau

Tu t’éveilles. Tu n’as pas encore ouvert tes yeux, mais tu as bien repris connaissance. Tu croyais avoir rejoint le paradis. Malheureusement, tu as refait surface dans ce monde froid et malsain. La mort, c’est trop facile. Ça ne pouvait pas se terminer si facilement. Tu décides d’entrouvrir ton œil droit, mais une lumière crue te transperce la rétine et tu le refermes aussitôt. Un frisson désagréable te traverse l’échine jusqu’à la base du cou et te soulève les poils de la nuque. Tes membres engourdis reprennent vie douloureusement. Le sang qui afflue dans tes veines fait fourmiller tes extrémités au rythme de tes battements de cœur qui s’accélèrent. Ton épiderme ressent à nouveau toute la souffrance de la vie. Un courant d’air te fait prendre conscience de ta nudité. Cette révélation te provoque une suintante sueur froide qui dégouline de tous tes pores de peau et te fait frissonner derechef. Malgré ton effroi soudain et irraisonné, tu n’arrives toujours pas à bouger. Tu n’arrives pas, dans cette brume cérébrale encore épaisse, à déterminer si des liens te retiennent ou si c’est  seulement tes membres qui ne sont pas encore en état de répondre. Tu as le corps étendu sur une surface dure, froide et lisse. Cela te fait l’effet d’une table en acier inoxydable comme celles dans les morgues. Tu as le dos ankylosé et ta cinquième vertèbre cervicale te fait atrocement souffrir. Tu te concentres pour calmer ta respiration qui déchire tes poumons à chaque goulée d’air qui maintient ton organisme en état de marche au prix d’une oxydation continuelle. Un goût de fer persiste derrière ta langue au creux de tes joues. Ta bouche est sèche et réclame à boire, mais ta mâchoire qui te semble faite de plomb et ta langue de gélatine mal prise t’empêchent de produire le moindre son et encore moins de parler. Tu te concentres sur ta situation. Il faut te souvenir d’avant.

Il y eu un meurtre. Pas le mien. Pas encore. C’était notre chef de mission Alexei Ruchkov. Il n’était pas très apprécié de l’équipage. En fait, tout le monde avait au moins une bonne raison pour l’avoir assassiné m’incluant. Mais ce n’était pas moi. Alexei était un personnage égocentrique, hypocondriaque, alcoolique, paresseux et infiniment incompétent. Je ne sais pas quelle erreur nous avions fait pour nous retrouver avec lui ou quelles pattes il avait graissées pour se retrouver à la tête de notre mission, mais ça en fut presque soulageant quand il fut retrouvé mort le crâne fracassé dans sa cabine. Le pire dans tout ça, c’est qu’il avait une sorte de charisme avec les femmes. Elles se retrouvaient presque toutes dans son lit avant de le haïr avec véhémence pour le restant de leurs jours. En fait, pas que les femmes. Même certains hommes succombèrent. Par contre, moi je n’ai jamais fait ce faux pas.

Tu es calme à présent. Ta respiration est régulière et ton pouls a ralenti. Te concentrer sur les événements passés t’aide à retrouver ton sang-froid. Tu ressens une faible douleur à l’abdomen du côté gauche. Non, pas une douleur. Plus comme une chaleur indiquant l’emplacement d’une ancienne blessure. Tu as le réflexe d’y toucher du bout des doigts, mais tes mains refusent de bouger. Cette fois-ci, cela te met en rogne plutôt que de t’effrayer. C’est à ce moment que tu te rends compte que tu n’as pas encore porté attention aux bruits ambiants. En fait, il faudrait plus spécifier l’absence de bruit. Tes oreilles te semblent fonctionner. Tu as la certitude de ne pas souffrir de surdité, mais malgré cela tu n’entends rien. Tu entends encore moins que rien. Le silence est si lourd que tu en fais des acouphènes. Non, tu n’entends pas rien finalement. Tu entends ta respiration rythmée avec ton cœur, tu entends tes paupières décoller quand tu bouges tes yeux et tu entends ta gorge déglutir, mais rien d’autre. Un mal de tête commence à prendre forme à la hauteur de ton lobe frontal à la racine de tes cheveux. Non! Tu n’as plus de cheveux. Tu t’en aperçois maintenant. Mais qu’est-ce que tout cela veut dire? Tu dois te rappeler.

La scène de crime était banale. Le corps d’Alexei, avachi sur la chaise de sa cabine, semblerait endormi dans une position grotesque pour cuver l’alcool de la bouteille encore ouverte sur le bureau en face si ce n’était la plaie béante à l’arrière de son crâne. Le tapis à ses pieds imbibait le sang qui goutait paresseusement au bout de ses cheveux. Rien pour n’émouvoir personne à bord du vaisseau en somme. Mais ce qui était plus problématique, c’était que l’arme du crime avait disparu. La fracture était nette, en coin, juste à l’arrière de la tête un peu au-dessus de la nuque. Le coup avait dû être puissant et précis. L’objet contondant devait être lourd et d’une certaine grosseur. Ce n’est pas tout le monde à bord qui était assez fort pour soulever ce genre d’objet à bout de bras et pouvoir frapper avec autant de force. Ça devait avoir exactement la forme, la grosseur et le poids d’un coffre-fort personnel. Justement comme celui qui devait être dans cette cabine et qui n’y était plus. Justement celui qui contenait l’objet le plus précieux à bord. Vu l’expression détendue de son visage, il devait déjà être endormi dans les vapeurs de l’alcool quand le coup est tombé. L’auteur de cette élimination, qui n’était malheureusement pas moi, mériterait une médaille, mais au final, il nous mettait dans l’embarras. Sans le contenu du coffre-fort, nous ne pouvions aller plus avant et comme la procédure d’approche était déjà enclenchée, nous ne pouvions pas faire demi-tour sans éveiller les soupçons et risquer de tous y passer. Il fallait donc trouver le coupable de cet odieux crime pour mettre la main sur le coffre-fort. Et cela d’ici une heure. Dépassé ce délai, nous atterririons sans pouvoir mener à bien notre mission et nous serions obligatoirement démasqué et exécuté inévitablement.

La douleur est la seule chose qui t’empêche de sombrer dans la folie morne du désespoir. C’est ton ancre avec la vie. Cette vie sale qui te retient malgré toi. La mort, c’est trop facile. Te remémorer les événements te redonne du courage. Tu as faim. Tu entends ton ventre gargouiller. Ça en est presque comique. Si tes lèvres n’étaient pas si gourdes, un sourire s’y dessinerait. Tu te demandes si cela signifie que tu pourrais te laisser mourir de faim. Question d’en finir avec toute cette souffrance inutile. Mais ce serait une mort trop lente. Ta vessie commence à te peser. Tu répugnes à te soulager dans cette position. Tu retentes d’ouvrir tranquillement un œil, le gauche cette fois-ci. La lumière blanche te semble moins intense, mais la douleur n’en est pas moins cinglante. Tu refermes ta paupière encroutée précipitamment. Ton sursaut t’a fait bouger tes orteils. C’est bon signe. Cela présage une atténuation de ta paralysie.

Au bout de presqu’une heure d’enquête, d’interrogatoires, de contre-interrogatoires, de mensonges déprimants et de révélations scandaleuses, mais sans aucun rapport avec notre crime à résoudre, la vérité fut réellement décevante. Après avoir bien sali la mémoire du mort et lavé notre linge sale tous ensemble, le supposé meurtre s’est avéré n’être qu’un simple accident. Une journaliste, embarquée sous une fausse identité dans l’idée de couvrir notre mission ultrasecrète et d’en faire son scoop de carrière, a payé sa trop grande curiosité par la mort de notre chef de mission. Ça devait être la seule à bord à n’avoir aucun grief particulier envers Ruchkov. Ça devait aussi être la seule à ne pas connaitre l’importance capitale pour notre mission et notre survie à tous du contenu du fameux coffre-fort. Voyant que notre pauvre Alexei dormait profondément dans sa cabine dont la porte fut laissée distraitement entrouverte, elle voulut fouiner un peu. Elle espérait dégoter des informations bien gluantes à transmettre à tous les bons citoyens de l’Union friands de la presse à scandale. Il faut dire que durant l’enquête, elle en fut servie. Apercevant un PC de poche derrière l’étagère située dans le dos de notre ivrogne, elle la bougea pour accéder à ce qu’elle convoitait. Dans la manœuvre, elle la fit basculer et la rattrapa au vol se luxant, au passage, l’épaule gauche. Malheureusement pour elle ou heureusement pour nous, le coffre-fort qui y était installé en hauteur continua sa course inexorable vers le coco désarmé de cet inconscient maintenant bien mort. Prise de panique, elle embarqua le coffre pour le cacher dans la soute d’une des capsules de secours. En résumé, elle piqua notre aiguille si précieuse bien profondément dans une botte de foin.

Ton enthousiasme de tout à l’heure retombe à plat. Ta déprime revient de plus belle. À ce rythme, ça te prendra plusieurs jours pour retrouver ta mobilité si tu la retrouves un jour. Ta conscience sera peut-être prisonnière de ton corps pour le reste de ta vie. Ton corps voué à être trimbalé dans un fauteuil roulant ou à croupir dans un lit humide de sueur. Ta carcasse te dégoute. Ton ennui te pousse à souhaiter, autant que tu redoutes, une visite à ton chevet. Seront-ils amis ou ennemis, bourreaux ou salvateurs? Ton mal de tête te vrille les tempes à qui mieux mieux. Tu hurles dans ton for intérieur ton envie d’analgésique. Tout ton épiderme te fait mal comme si ta peau, après avoir été écorchée vive, t’avait été greffée à sa place. Par contre, en te concentrant, tu ne ressens pas de malaise pouvant être causé par un cathéter, une sonde ou un tube. Rien ne pique, gratte ou picote. Tu ne dois pas te poser trop de questions sur ta situation présente. Cela t’angoisse terriblement. Ton impuissance te ronge de l’intérieur comme un acide corrosif. Ce que tu as dans ton ventre ne sont pas des papillons d’amour, mais bien un pitbull d’horreur. Tes interrogations ne sont que cul-de-sac intellectuel. Ta seule possibilité pour comprendre, c’est te remémorer comment et pourquoi tu as abouti ici.

Même en retrouvant la meurtrière et, par la bande, l’arme du crime, nos déboires ne s’arrêtaient pas là. Il fallait mener notre mission à bien et la zizanie était bien semée dans l’équipe. En atterrissant au dock sud du Centre R-9725 sur la planète Eau, nous fûmes perplexes. Nous nous attendions à faire face à un détachement de gardes bien armés, mais pour tout accueil nous n’avons eu droit qu’à des corridors vides et des scellés biohazard sur certaines portes latérales. C’était trop calme pour ne pas être louche. Plus nous avancions, plus nous avions le sentiment général d’entrer les yeux bandés dans un guet-apens. Sans retraite possible comme à l’intérieur d’une cage à homards. Sans notre chef d’équipe, la cohésion du groupe ne tenait qu’à un fil. Il pouvait se faire accuser de tous les maux du monde, mais au moins, quand nous le haïssions tous, nous étions trop occupés pour nous haïr entre nous et nous nous serions les coudes. Là, nous venions de nous tirer à boulets rouges les uns les autres depuis une heure et il n’y avait personne pour nous diriger. Officiellement, tout le monde savait quoi faire et était très compétent dans son métier, mais la suspicion, le stress et l’égoïsme fondamental de l’humain rendaient la tâche ardue. En plus, le fait de n’avoir aucun ennemi commun à combattre nous rendait tous bouillants à l’intérieur. Une seule étincelle suffisait à tout faire péter. Et c’est ce qui arriva. J’imagine très bien nos ennemis invisibles installés confortablement derrière un écran de surveillance en train de se bidonner.

Tes épaules se détendent. La chair de poule qui te couvre semble diminuer au fur et à mesure que ton corps se réchauffe. Ton sang recommence à circuler librement dans tes veines. Ta langue reprend son autonomie. Elle explore ta bouche à la recherche de salive, mais tes lèvres restent encore soudées. Ton odorat, qui ne s’était pas encore manifesté depuis ton réveil, a repris soudainement du service. Une odeur d’antiseptique t’assaille le fond de la gorge. Un léger haut-le-cœur crispe ta poitrine et ton œsophage. Tu sens aussi une forte odeur d’urée qui picote les parois de tes narines. Après coup, tu te rends compte que c’est ta propre odeur. L’odeur de la sueur et de la peur. L’inconnu est effrayant et présentement, tout ce qui se trouve à l’extérieur de ton corps est inconnu. Penser à ton corps, aussi douloureux soit-il, est une zone connue et, de ce fait, de bien-être. Ta tête, tes souvenirs, ton passé sont un territoire de sérénité. Une intuition te noue les entrailles. Si tu bouges, tu meurs. Autant la mort t’attire pour en terminer définitivement avec ce cauchemar, autant ton égoïste instinct de survie te pétrifie. Il n’y a pas de compromis, la vie a soudoyé ta raison. Un frôlement, si subtil, même pas un contact, sur la plante de ton pied gauche te précipite dans un état de panique. Le message sensoriel remonte le long de ta jambe, puis ta colonne vertébrale jusqu’au nerf derrière ton oreille droite en une fraction de seconde comme une décharge électrique. Tous tes nerfs se crispent, tous tes muscles se contractent, tout ton corps se statufie. Ton esprit se réfugie dans son antre de quiétude qu’est ton passé pour éviter de t’égarer dans les méandres de la folie.

Nous sommes arrivés dans le Saint des Saints du Centre. L’endroit supposément le mieux protégé de toute l’Union et nous y sommes entrés sans résistance. Trop facile. C’est à ce moment-là qu’une panne électrique nous plongea dans le noir absolu le temps que le système de secours prenne le relais. À l’entrée, nous avons trouvé un gardien de sécurité mort à son poste. Il avait la gorge tranchée ou plutôt arrachée. Ce n’était pas propre. Quelqu’un ou quelque chose était passé avant nous. Le doute s’emparait de moi et je voyais que les autres aussi avaient de la difficulté à assimiler la situation, mais aucun retour n’était possible sans l’aboutissement de la mission. Avec la panne, notre spécialiste en infiltration ne pouvait pas pirater l’ouverture électronique des portes blindées. Elles devaient être ouvertes manuellement. Par chance, ou simplement était-ce le plan de nos ennemis pour mieux nous prendre dans leur toile vicieuse, le garde mort avait sur lui la clé pour actionner la porte du premier niveau. Une fois à l’intérieur, c’était comme d’entrer dans la cave du docteur Frankenstein.

L’idée d’être toi-même le sujet d’une des expériences loufoque de ces savants fous du Centre te vient soudainement à l’esprit. Tu es peut-être vraiment dans une morgue. Ils se préparent peut-être vraiment à te prélever tes organes encore frais. Étrangement, cette vision, d’horreur certes, mais assimilable dans son contexte, te rassure. Tu tentes d’éloigner les autres idées qui te viennent de créatures tentaculaires et gluantes te palpant  avec leurs appareils biscornus jusque dans tes orifices les plus intimes. Non, ce doit être des humains. Des humains méchants à l’esprit fêlé et aux pratiques baroques, mais des humains tout de même. Ta langue arrive maintenant à se faufiler entre tes lèvres. Les crevasses et la rugosité qu’elle parcourt te donnent l’image d’une plaine aride qui n’aurait pas connu la pluie depuis une décennie. Ton cuir chevelu chauve te pique. Une envie intense de te gratter réussit à te faire glisser avec une lenteur assommante ta main droite vers l’extérieur de ton corps. Par contre, l’appréhension que ta main tombe au bas de la table vers le vide te donne un léger vertige et te fait stopper net tes efforts. Ton anus se contracte et ta respiration s’arrête durant trois bonnes secondes. Tu te demandes si tu es encore sur Eau.

Dans la chambre forte, c’était le festival de l’épouvante. Toutes les expériences ratées ou simplement abandonnées, trop dangereuses ou immorales pour être gardées dans les entrepôts standards et trop précieuses pour être simplement détruites étaient minutieusement entreposées ici. Nous n’osions pas fourrer notre nez trop près. Certains dans l’équipe ont eu une certaine curiosité, mais nous avions un objectif et un temps limité pour l’atteindre et nous devions nous y tenir. C’était un véritable labyrinthe et les informations que nous avions eues de notre informateur étaient fragmentaires rendu à cette étape. Il faut dire qu’il y a vraiment très peu d’êtres humains à avoir pénétré cette zone. Grâce aux codes d’accès fourni, nous avons pu traverser la sécurité orbitale, accoster sans encombre, pénétrer dans les secteurs à sécurité réduite et moyenne et trouver l’entrée de la chambre forte à travers les dédales de laboratoires, d’entrepôts, de cellules d’habitation et de bureaux administratifs qu’est le Centre. Par contre, pour la suite, nous ne savions seulement qu’il nous fallait pénétrer les trois niveaux de la chambre forte pour atteindre la base de données. Nous avions planifié en détail toutes les options plausibles du piratage informatique du système des portes aux explosifs en passant par la prise d’otages. Mais rien de tout cela n’était nécessaire dans cette version édulcorée qu’était notre infiltration. Tout le monde gardait le silence quand nous sommes arrivés face à face avec l’objet de nos cauchemars. La créature tapie dans l’ombre sous le lit quand nous étions petits, la présence ressentie dans l’angle mort durant nos balades nocturnes étaient personnifiées là, devant nous, éclairées seulement par la lumière tamisée rouge du système de secours. Ça avait l’habit d’un laborantin, la grandeur et la posture bipède d’un humain, mais ça n’en était pas un. Il nous regardait avec ses yeux aux pupilles dilatés, ça grognait, non, ça voulait parler, mais ça n’arrivait qu’à produire des borborygmes vocaux. Il tenait à la main ce qui semblait être un organe interne. Après un moment suspendu, ce fut la débandade. La créature sauta au milieu de notre groupe. Les projectiles de nos armes ne paraissaient pas lui infliger aucune douleur. Notre pilote fut isolé. Dans la panique, un de nos soldats fut pris dans un piège de gaz toxique en ouvrant une porte donnant sur les toilettes bloquant ainsi l’accès au deuxième niveau par ce chemin. Probablement réveillées par nos cris, d’autres créatures habillées en scientifiques ou en gardes de sécurité se joignirent à la partie. Ce devait être des membres du personnel qui avaient horriblement mutés. J’espérais que la source de cette mutation ne se trouvait pas dans l’air que nous respirions. Quand notre soldat tombé dans le nuage de gaz toxique s’est relevé avec les premiers stigmates apparents de cette mutation et s’est mis à nous attaquer, j’ai compris de quoi il en retournait. Ce n’était pas un piège, mais bien une fuite accidentelle, semble-t-il. Lui avait eu un contact direct avec le gaz, mais nous, serions-nous affectés et si oui dans combien de temps? Nous ne devions pas nous attarder. Notre spécialiste en infiltration électronique décida de faire bande à part. Il prit en otage notre pilote. Il voulait la clé pour traverser au niveau trois je crois. La suite est floue. Je ne sais plus.

Tu te demandes ce que sont devenus les autres. Tu crois que certains pourraient être allongés à tes côtés. Si tu arrivais à leur parler, vous pourriez faire front commun. Tu te concentres sur un mot à dire pour attirer l’attention. Tu hésites entre un bonjour et au secours. Tu te décides finalement, mais ça n’a pas une grande importance parce que tout ce qui sort de ta gorge enrouée est un gargouillis qui fait peine à entendre. Tu sens un filet de bave couler à la commissure de tes lèvres. Ton orgueil en prend un coup. Une colère intense et soudaine s’empare de toi. La chaleur te monte aux joues. Les oreilles te sillent, ton visage se crispe, tes mains se ferment dans un craquement de jointure, des larmes coulent de tes yeux fermés bien durs, la sueur perle sur ton front et tu lâches un râle d’animal battu. Tu réussis même à frapper du poing sur la plateforme métallique. Le dong du coup te semble résonner à l’infini. Cet effort titanesque pour ta situation te replonge dans un état quasi catatonique. Ton imagination divague paresseusement entre les hypothèses les plus folles et les peurs les plus horrifiques.

Les mutants étaient terriblement résistants. Ça prenait plusieurs dizaines de balles pour arriver à les immobiliser. Sur certains d’entre eux, nous avons trouvé les clés pour ouvrir manuellement les portes des niveaux deux et trois. Plusieurs d’entre nous étaient blessés. Pas moi. La cohésion de la manœuvre était, à ce stade, rendu plutôt chaotique. Nous courions vers l’avant tout en nous retournant régulièrement pour faire feu sur les mutants à nos trousses. Les réserves de munitions s’amenuisaient de manière critique. J’ai entendu un bruit de pas précipité dans l’ombre derrière moi et sans trop regarder, j’ai tiré. Je crois avoir tiré dans le dos de l’ingénieur de bord. Je n’ai pas pu m’arrêter pour vérifier son état. Traitez-moi d’égoïste si vous voulez, mais je tenais à ma vie et à la réussite de la mission avant tout. En arrivant dans la salle des serveurs, cette chose était devant nous. Ça nous dépassait tous d’au moins deux têtes. Habillé d’un habit veston et cravate noire sur chemise blanche, il avait une forme humanoïde. Deux bras, deux jambes, mais beaucoup plus longs que normal. En bougeant sur ses jambes, il semblait glisser plus que marcher. Ses doigts s’allongeaient en sortes de tentacules coupantes et son crâne était une énorme pustule mauve aveugle munie d’une bouche béante aux dents carnassières. Quatre mandibules avaient poussé dans son dos, au travers de la chemise et du veston, et ondulaient à deux bons pieds au-dessus de sa tête lui donnant une stature encore plus impressionnante. La créature se déplaçait rapidement et nous barrait la route jusqu’à notre objectif qui n’était pourtant qu’à quelques mètres devant nous. Contrairement aux mutants disons “normaux” que nous avions rencontrés jusque-là, la nouvelle créature était vicieuse. Les autres n’étaient que des bêtes apeurées et blessées réagissant de la seule manière qu’elles savaient le faire. Elles arrivaient justement par derrière à ce moment-là nous prenant en étau. Plus de retraite possible, il fallait se battre. La grande créature, elle, était en chasse. Elle frappait autant les membres de notre groupe que les autres mutants. Malgré sa cécité apparente, elle frappait avec une précision ahurissante, surtout dans cette noirceur relative. Elle devait détecter la chaleur de nos corps.

Toute  cette situation rocambolesque, ta nudité dégradante et ton état de tension nerveuse te provoquent une excitation déconcertante. La chimie de ton cerveau bouillonne de phéromones. Tes organes génitaux s’éveillent avec le sang qui y afflue et cela te cause une certaine gêne qui accentue ton excitation. Le rouge te monte aux joues jusqu’au bout des oreilles. Tes mamelons, déjà contracté par le froid, durcissent un peu plus. Étrange comment le corps humain peut réagir dans une situation de détresse. Dans le moment présent, malgré ta soif, ta faim, ta douleur, ta peur et ta paralysie, tout ce que tu as à l’esprit est l’assouvissement de tes pulsions primaires. Tu as beau te sermonner à propos de l’indécence de ta position, rien à faire, ta tête n’écoute plus ta raison. Tu fantasmes des mains langoureuses venant t’ausculter. Tu t’imagines plongeant lentement dans un bain d’eau chaude juste à point. Tu ressens ton cœur pulser dans ton bas ventre. Constater que ton appareil fonctionne toujours te soulage. Une pensée fugitive pour ton monde natal, ta patrie, tes amours que tu risques de ne plus jamais revoir fait tomber ton excitation complètement à plat et te plonge dans une douce nostalgie. Tu n’as qu’une envie, c’est te recroqueviller en position fœtale et te faire bercer par une figure maternelle. La mélancolie reste ton dernier refuge.

Les autres ont réussi la mission. Enfin, j’en ai l’impression. J’ai entendu des cris de joie au travers de cette cacophonie morbide. L’objet si précieux au bon dénouement de notre mission était un support électronique contenant un virus informatique. Il était conçu pour effacer des bases de données du Centre toute référence à… Mais qui êtes-vous? Tu te demandes si tu es seul dans la pièce. Vous n’êtes pas moi. Tu es perspicace, mais tu doutes de ta santé mentale. Mon esprit n’est pas fou. Tu ressens une présence. Je ne ressens rien. Ta peur irrationnelle de l’inconnu remonte en toi telle une marée noire. Je n’ai plus peur. Ta respiration s’emballe. Je ne respire pas. Ton cœur se débat. Je suis sans cœur. Ta transpiration froide te coule le long de ta tempe jusque dans ton oreille et te fait frissonner. Je n’ai pas froid ni chaud. Tes muscles se contractent douloureusement. Je n’ai plus de douleur. Ton corps se convulse. Je n’ai pas de corps. Tu cries de douleur et de panique à t’en déchirer les cordes vocales. Je n’ai plus de visage. Tu ouvres les yeux sur la clarté aveuglante. Je ne vois que du noir. Ta vie misérable s’accroche à toi comme une sangsue. Je ne suis pas en vie. Tout se brouille dans ton esprit. Je me rappelle clairement ses griffes me happer. Tu retrouves tes souvenirs. La bête a dévoré mon être des pieds jusqu’au thorax. Tu es. Je ne suis pas. Tu étais. Je ne suis plus.

Mort cérébrale du sujet à 10 heures 04. Le cerveau maintenu artificiellement en vie a cessé de fonctionner dû à un dysfonctionnement de l’inducteur cérébral. Préparez le sujet suivant pour l’interrogatoire.

***

Rapport préliminaire d’enquête. Après recoupement des différents témoignages, il s’avère que l’infiltration illégale du Centre R-9725 est plus problématique que prévu. Malheureusement pour nous, l’inoculation par ces traîtres du virus informatique dans nos bases de données à effectivement effacé les toutes dernières traces des coordonnés menant à leur planète renégate. Par contre, la situation est plus grave que seulement ça. La virulence du virus, que je comparerais avec une bombe H pour tuer une mouche, a fait des ravages collatéraux.  Nous avons ainsi perdu l’emplacement de certains de nos laboratoires les plus secrets, mais aussi plusieurs informations vitales à propos de plusieurs expériences que je qualifierais de sensibles. Pour faire une image à l’intention de nos bons administrateurs, nous sommes assis sur la bouche de l’enfer sans savoir quels démons se cachent derrière. Je me permets de souhaiter bonne chance à vous et à tous les citoyens de l’Union avant de démissionner officiellement de mon poste de directeur général du Centre R-9725 et de me retirer de cette vie qui deviendra bientôt votre cauchemar. Je vous remets mon arme de service et vous m’excuserez qu’une cartouche soit manquante sans que j’aie rempli le formulaire d’incidence.

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