Chercher la petite bête

C’est de ma faute si Laure a viré complètement Anthro.

On venait tout juste de terminer le pudding quand j’ai choppé deux nettoyeurs collés à une miette et que je les ai avalés. Son visage, celui de Laure, s’est d’abord contracté en une affreuse grimace, puis elle a repoussé sa chaise et s’est mise à hurler. J’ai cru qu’elle se moquait de moi, qu’elle voulait me faire comprendre que c’était un peu dégouttant, comme manger ses crottes de nez. Pendant que mon esprit tentait de saisir ce qui pouvait bien arriver, nos camarades de classes se sont mis à la contempler avec dégoût.

J’ai été le dernier à voir le problème. Parce que Laure est ma petite amie, que je la connais depuis toujours. On est une toute petite ville vous savez, ce genre de trucs n’arrive jamais par chez nous. On ne vire pas Anthro à 16 ans. On ne vire pas Anthro tout court d’ailleurs. Et, pendant tout le temps qu’il m’a fallu pour comprendre, elle continuait à crier, ses ongles griffant ses avant bras.

Des infirmiers sont venus et ont emporté la fille que j’aime, ensuite, le lycée a mis en place une cellule psychologique. J’ai appris que ce genre de chose arrivait plus souvent qu’on ne le pense. Passé un certain âge, les gens ne sont plus sur leur garde. Pourtant, j’aurais du m’en rendre compte ! On nous enseigne depuis la maternelle que la maigreur et la propreté compulsive sont les deux signes majeurs de la réaction allergique sévère au système des soins et besoins humain. Ils étaient présent chez Laure et je n’ai rien vu. Le psy m’a rassuré, c’était très courant pour les proches de rater ce genre d’informations.

Quand je lui ai affirmé ne pas vouloir couper les ponts. Il m’a expliqué comment l’aider et l’accompagner dans sa condition de carnivore et éviter d’indiquer la présence de toute forme d’insectoïde : pas de nettoyeur, pas de nourriture, pas d’ordonnateur… Aucun, rien. Je voulais faire des efforts. Mais l’imaginer en train de manger des… animaux, nos cousins génétiques, nos frères de cœur : impossible de cacher une certaine répugnance. Je lui en voulais d’être comme ça, et je m’en voulais de ne pas l’accepter.

Vous savez à quel point les Anthros ont la vie difficile. La société est très dure avec eux, même s’ils n’y sont pour rien. Ils peinent à trouver du travail, s’intégrer est impossible quand le simple fait d’amener une boite noire contenant de la nourriture renseigne tout le monde sur votre statut de cannibale. Ne parlons pas du fait qu’à part les Anthro eux-même, personne n’accepte de toucher et encore moins d’embrasser un mangeur de viande. Mais ils n’ont de choix qu’entre mourir ou manger, malgré le dégoût. Chez eux, le taux de suicide frôle les sommets.

Je vous dis ça pour que vous compreniez que ce que nous avons découvert elle et moi risque de changer le monde, pas seulement pour eux, mais pour tous les pays dont la production et l’exploitation d’insectoïdes est difficile.

Au début, Laure a refusé de prendre mes appels, elle s’est enfermée dans une bulle de honte. Comme sa maison a été plusieurs fois vandalisée, ses parents l’ont envoyé dans un institut spécialisé. Elle a été absente de ma vie pendant quatre mois.

Puis un jour, j’ai reçu un message, elle voulait me parler, dans un lieu discret.

Je m’attendais à la voir avec cet air qu’ont tous les Anthros, les épaules baissés, les yeux tristes, s’excusant d’être toujours en vie. Pourtant, elle rayonnait. Son corps avait pris des formes, plus de seins, plus de hanche, belle comme jamais, désirable et plus étrange encore : joyeuse.

Je ne savais ni quoi dire ni comment agir. Un Anthro heureux me paraissait comme un sacrilège. Sans même me laisser ouvrir la bouche, Laure a commencé son récit.

Lorsqu’elle était plus jeune, elle avait l’habitude de passer plusieurs semaines avec son grand-père, tandis que ses parents partaient en vacance à l’autre bout du monde. C’était un type un peu malsain, très réactionnaire, du genre à accuser le gouvernement de complotisme, avec un bunker dans son jardin en cas de guerre nucléaire. Laure n’avait que 8 ans, tout ce qu’elle voyait, c’est que son papi n’avait aucun insecte nettoyeur à son domicile, et ça lui allait très bien. Il avait aussi un adorable cochon d’accompagnement, le genre capable d’ouvrir les portes et très affectueux. C’est devenu assez rare maintenant, on préfère les laisser les libres.

J’en viens aux faits : c’était le dernier jour des vacances, ses parents étaient là pour un dernier repas avant de repartir. Le grand-père leur a servi un plat assez étrange, prétendument exotique. Laure n’avait pas trouvé ça très bon, évidemment. Le gout était étrange, comme du fer. Quand elle s’est rendu compte que le cochon avait disparu, elle a compris tout de suite. Elle a vomis, beaucoup, ses parents aussi. Ils ont retrouvés le papy mort, à côté des restes du frère cochon. C’est un évènement qu’elle n’a jamais pu oublier : un goût, surtout. Et c’est ce qui nous importe.

Pendant son séjour à l’institut, elle recevait ses repas sous forme de boite noire, sur laquelle quelques sadiques revanchard indiquaient le nom du frère animal dont elle allait se nourrir. Une façon bien perverse de faire culpabiliser les Anthros. Lorsqu’on lui a annoncé du cochon, vous comprendrez qu’elle a refusé de le manger. Alors ils l’ont forcé, pour ne pas « gâcher ». Mais voilà : le goût n’était pas le même. Bien sûr, elle s’est d’abord dit que ses souvenirs manquaient de justesse, où qu’il pouvait exister différentes espèces de cochon. Toutefois, sa curiosité la poussait à chercher des explications plus rationnelles.
Pendant deux mois, Laure a enquêté. Alors que tous les Anthros avalent leur « viande » en fermant les yeux, le nez bouché, le plus vite possible, elle s’est mise à observer, attentivement, le répugnant contenu de sa boîte noire. D’étrange similitude l’on fait poussée à se renseigner plus encore. Les usines de conditionnement sont soigneusement cachées pour éviter le vandalisme, mais Laure a remonté la filière. Jusqu’à découvrir la vérité. Elle a vu les corps soigneusement dépecés par des machines aveugle. Mais surtout, elle a découvert un produit anodin, ajouté à la viande pour la rendre consommable.

Non, je m’exprime mal : pour la rendre de nouveau consommable.

Parce que oui, son grand-père psychotique avait bel et bien raison, il existe un complot mondiale. Contrairement à ce qu’on nous enseigne depuis l’enfance : la viande humaine n’est PAS toxique. C’est ce qu’on donne aux Anthros et c’est ce à quoi tout le monde devrait avoir droit !

Notre mode de vie est un mensonge. Les lobby alimentaires ont poussé les êtres humains à se nourrir d’insecte pour s’enrichir en gardant le pouvoir sur la chaïne de production. Ils sont allés jusqu’à intoxiquer notre propre chair pour nous faire croire à des mensonges.

Si le monde découvre que l’être humain est consommable, il n’y aura plus de famine, plus d’Anthros à qui jeter la pierre en cas de malheur. Les pays de faibles productions insectoïdes auront de quoi se nourrir. Les marchés vont s’effondrer. Pensez-y : quoi de plus simple que de vendre un bout de foie pour se faire un peu d’argent de poche ? Après tout, il repousse ! Sans parler de l’incroyable vivier des personnages âgées, qui pourront être enfin utiles à la société.

Laure et moi sommes parvenus à reproduire en masse l’anti toxique qui empêche les hommes de se nourrir d’eux-même. Nous allons maintenant changer le monde, et vous ne pouvez rien contre.

Bientôt, les Anthropophages ne seront plus des monstres, ils seront des héros.

Pour aller plus loin...

.

Cet article a été écrit par :

Justine Paleo
Je baigne depuis toute petite dans l'univers de la Science-fiction : mon père et mon oncle m'ont transmis le virus ! J'ai lu très tôt les auteurs phares de ce genre : Asimov, Bradbury, K. Dick, Heinlein... J'adore les nouvelles, un genre très particuliers qui convient à merveille à la SF. J'essaye de faire de mon mieux pour retranscrire sur papier mes idées parfois un peu... particulière.
1 Commentaire
  1. Thomas
    Thomas 1 année Il y a

    Excellent 😀
    Il y a un côté Soleil Bleu inversé et totalement amoral, simple et naïf, très bien rendu 🙂
    Le côté réaliste pourrait être tenté avec le véganisme, je pense qu’on pourrait imaginer la même chose :p

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